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07/08/2017

Us et coutumes de mon village: "THIMCHRET"

yyyyyyyyyyyyyyyyy.jpgPour conjurer le mauvais sort qui menace le village un seul remède : une bonne thimechret. Pour ce faire, l’Amine réunit le village et explique le bien fondé de ce sacrifice.

- "Aken th’walam al ghachi, assougassa el ghella oulach. Assassène netmourth waqila tsounagh. Iouakène adhaghdamakthine illaqagh thimachret. Koul yiouene adyafk  khamssine teryaline bla mateskine ouarach our’nâadara âachra snine. Yal tamène adyajmagh idhrimène n’ouedhroumis. Idhrimene adhiline gher lamine alama dhasmi aradnagh izgarèn aranazlou n’chaallah!"

(Comme vous le constatez honorables citoyens, cette année, nos récoltes sont mauvaises. Je crois que les Saints Gardiens de notre village nous ont oubliés. Pour nous rappeler à leurs bons souvenirs, un sacrifice d’animaux  devient nécessaire. La contribution financière est fixée à cinquante sous par habitant, les enfants de moins de dix ans exclus. Chaque tamène collectera les contributions listées de son adhroum. Les tamèns remettront l’argent ramassé à l’Amine qui le gardera jusqu’au jour où il sera procédé à l’achat des bœufs à sacrifier si Dieu le veut!)

Au bout d’une dizaine de jours, une somme rondelette est amassée.

Pour leur rendre justice, il convient de préciser que les familles aisées ont été assez généreuses. Elles ont donné plus que ce qui leur était exigé (Dieu le leur rendra au centuple). Mais les autres villageois ne sont pas en reste. Ils ont tous tenu à faire honneur à leur quartier et à leur Tamen. Thimechret c’est sacré. Et puis le kabyle tient beaucoup à sa fierté. C’est lui qui dit souvent : «Our yelli Ounagarrou dhag nagh» (Qu’aucun de nous ne soit dernier dans l’accomplissement de son devoir)

Le jour du marché, l’exécutif du village (l'Amin et le Teman) choisissent quelques spécialistes en matière d’animaux et les chargent d’acquérir les bêtes. Ceux-ci s’acquittent de leur mission avec brio puisqu’ils reviennent au village avec trois magnifiques bœufs.
Les bêtes gardées attachées sur la place centrale du village font la joie des petits et des grands. Les enfants leur tournent joyeusement autour avec tout de même quelque appréhension que suscitent ces énormes et menaçantes cornes, tandis que les hommes s’en approchent avec précaution pour tâter qui les cuisses, qui les côtes avec quelques commentaires très suggestifs de fins connaisseurs de bifteck:

- "Arwane, zediguith,aksoum n’sene adh’yilqiq. N’chalallah thimechret agui adawi lahna i thadarth".

Lire l'article du journal "La dépeche de kabylie" sur Timechret Oussagas 2962

Après avoir été passées en revue générale et commentées, les braves bêtes sont conduites vers l’abreuvoir puis à l’écurie mise à disposition par un citoyen. Elles y resteront jusqu’au jour qui sera fixé pour "Thimechret".

Dans l’après midi, l’Amine réunit une deuxième fois le village pour fixer la date du sacrifice et répartir les tâches. Chaque adhroum doit désigner quatre à cinq membres. Comme notre village compte quatre idhermanes, il y aura donc seize hommes assez robustes qui s’occuperont de la boucherie (égorgement, écorchage, dépeçage; etc.). Les autres se chargeront de remplir d’eau, tous les fûts mis pour l’occasion à la disposition du village. Les enfants iront  à un champ du village (Amalou) cueillir des fougères (ifilkou) sur lesquelles les quartiers de viande seront disposés. Les autres hommes resteront à la disposition de l’Amine et de leurs Temans respectifs pour toute autre éventualité.

Au jour fixé, au petit matin, les bêtes sont une nouvelle fois menées à l’abreuvoir pendant que les hommes transformés en bouchers de circonstance affûtent les haches et les couteaux. L’aire à battre (Annar) choisie comme lieu d’abattage est pleine à craquer. Tous les hommes valides sont là. Délaissant tout: commissions, travaux des champs, pâturage, etc. "Thimechret" vaut bien un jour de repos.

Avec force difficultés et les encouragements des vieux assis en cercle avec l’imam adossé au tronc du grand frêne, on fait tomber les bêtes l’une après l’autre, on leur entrave les pattes et, avec solennité et un grave «Bismillah Allah Akbar» plein d’émotion, la lame effilée maniée avec dextérité par la main de l’homme, tranche d’un geste vif et précis le cou de la pauvre bête d’où fuse instantanément un puissant jet de sang accompagné d’un gargouillement indescriptible.
Après quelques soubresauts nerveux, le bœuf, les yeux exorbités et la langue mordue, s’immobilise dans un dernier tic de la patte arrière et devient un tas de viande, d’os et de boyaux prêts à être dépecés par nos paysans bouchers d’un jour.

C’est le début du "carnage".

C’est de loin qu’on peut entendre les coups de hache et les  "Han" lancés par nos braves en sueur. Il faut dire que le travail est pénible. Couper en morceaux trois grosses bêtes comme nos bœufs n’est pas une mince affaire. Et avec les remarques des vieux, des Tamèn et de l’Amine: "Faites attention à la viande, ne la déchiquetez pas comme ça ! Et cette peau ! Regardez-moi ça!", ça devient vraiment difficile. Heureusement qu’au bout, il y a un bon steak en perspective

Pendant ce temps, les enfants arrivent avec des brassées de fougères bien fraîches. On les étale sur toute la surface de l’aire pour y déposer au fur et à mesure les tas de viande. L’Amine en bon maître de cérémonie, fait attention à la répartition équitable des morceaux. "Attention, ce tas n’a pas sa part de foie, celui-ci a deux part de bifteck ! Faites attention!" Chaque Tamèn vérifie les parts une par une de son Adhroum. Il n’est pas question de négliger le moindre tendon, le moindre morceau de poumon. Chaque maison recevra sa part de viande, et d’abats suivant le nombre de personnes qu’elle abrite. Aucun ne sera oublié et l’Amine fera en sorte à ce qu’il ne reste des bœufs que les têtes, les pieds et les peaux qui seront cédés au plus offrant. Le produit de cette vente enrichira la caisse du village. Tard dans la soirée, l’Amine, les Tamèns et toute l’assistance constatent avec fierté et une joie visible que notre Timechret s’est très bien déroulée. Tous les habitants du village ont eu leurs parts de viande, et toutes les susceptibilités ont été ménagées. Qu’Allah en soit glorifié !

Pour récompenser tout le monde, il est demandé à l’Imam de formuler une prière au bénéfice de ceux qui ont participé avec leur argent et leurs bras; une autre, au bénéfice des émigrés; et une autre aussi au profit du village sans oublier bien sûr nos morts auxquels nous demandons miséricorde et pardon d’Allah.

Ce soir, au dîner, toutes les marmites du village seront «contentes». Au lieu de bouillir, elles chanteront. Thimechret, c’est la convivialité. C’est l’allégresse. C’est la tradition de nos aïeux. Ah ! Nostalgie, quand tu nous tiens !!!

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Source: " Quelques Us et Coutumes de Kabylie". Recueil de Youcef AIT-MOHAND,

Béjaia, Octobre 2011.