24/10/2014

Tassaft Ouguémoun, mon village natal.

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En quittant Tizi-Ouzou pour aller vers l’est, vous arrivez, au bout de quatre kilomètres, au carrefour de l’Université "Mouloud Mammeri" de Tizi-Ouzou. Là, deux routes s’offrent à vous. L’une va tout droit vers Azazga, Azzefoune et Béjaïa. L’autre va à droite au Sud Est, vers les fameuses gorges de Takhoukht. Prenez la. Roulez doucement, profitez du paysage et de la route qui serpente à travers les gorges verdoyantes de l’oued Aissi pour déboucher sur le fameux pont de Takhoukht. Là, vous êtes tout simplement happés par la magnificence du paysage qui se présente à vos yeux. Le majestueux Djurdjura se dresse devant vous tel un rempart protecteur.

Une fois habitués à l’éclat magique et sans pareil de ce paysage grandiose, prenez à gauche. Traversez le pont et entamez la RN 30 qui monte tout en sinuosité sur près de vingt neuf kilomètres vers le col de Tizi-N’Koulal que domine le somptueux sommet de Lalla Khedidja. Auparavant sur la route serpentée, vous croiserez les sanctuaires des Saints gardiens de la région, EL Hadj Belkacem, Sidi Ahmed Ouzeggane et le vénéré Cheikh Mohand Oulmokhtsar, contemporain de Cheikh Mohand Oulhocine. Après treize kilomètres au départ du pont de Takhoukht, vous arrivez à l’intersection des Ath Yanni et Souk el Djemâa, appelée communément "La Tranchée". A deux kilomètres de là, en allant tout droit, juste après le dernier virage des Ait Eurbah, c’est Tassaft, mon village, berceau de mon enfance, qui s’offre à vous du haut de sa colline.

Tassaft Ouguemoun est un village de Kabylie, situé dans la commune d’Iboudrarène, daira d’Ath-Yenni (Benni-Yenni), dans la wilaya de Tizi-Ouzou, Algérie.

Tassaft Ouguemoune, ou "le chêne du monticule" tire son nom de cet arbre majestueux qui se dressait, il n’ y a pas si longtemps, au sommet de la petite colline de Sidi Ali Bounab, notre cimetière familial. Ce chêne, qui dominait le lieu, servait de repère aux voyageurs, dans le temps. Les femmes le vénéraient aussi et elles lui prêtaient différents pouvoirs. Il a été la proie des flammes d'un incendie qui a embrasé toute la région durant les années quatre vingt dix. Il y avait là, aussi, adossé au chêne, un magnifique micocoulier qui gratifiait jadis, les enfants, de ses petits fruits sucrés en forme de billes que le feu avait malheureusement consumé.

Entre hier et aujourd’hui

Durant la colonisation et dans les années quarante, le village a été le siège d’un centre municipal,  ayant fait partie du douar Ouacifs et de la commune mixte du Djurdjura. Par la suite, après l’indépendance et un découpage administratif en 1967, Tassaft Ouguémoun fut proclamé commune regroupant plus d’une vingtaine de villages. Elle le demeura même jusqu’en 1985, année où elle fut scindée en trois communes: Akbil, Iboudraren et Yattaféne.

Aujourd’hui, Tassaft, le village, fait partie de la commune d’Iboudraren, daira d’Ath-Yenni. Le nombre d’habitants que compte le village avoisine 1 250. Cela, sans compter ceux qui vivent à l’extérieur du village, dans les grandes villes d’Algérie ou à l’étranger.

D’aprés l’organisation ancéstrale du village, cette population est répartie en quatre (04) grands quartiers ou groupes de familles (ADHROUM et IDHERMAN au pluriel):

  1. Adhroum Ath Hamouda composé des familles AIT-HAMOUDA, OULD-HAMOUDA et AIT-MOHAND.
  2. Adhroum Ath Ouarab composé des familles OUAHIOUNE (exception des "Ath Mohand Arav" ), ZEGGANE et HAREB.
  3. Adhroum Ath Dahmane composé des familles OUAHIOUNE ("Ath Mohand Arav" seulement), BACHA ("Ath Vacha"), AIT-MOULOUD ("Ath El Mouloud", "Ath Medjver" et "Ath Moussa"), AIT-OUAHIOUNE ("Ath M’Hamed", "Ath Ahmed Améziane"), MESSAOUDI ("Ath Cheikh") et OUAREZ ("Ath Ourasse").
  4. Adhroum Ath Ouamara composé des familles AMMOUR ("Ath Ammour"), AIT-SLIMANE ("Ath Slimane"), YOUSFI ("Ath Youcef"), BENAMER ("Ath Kaci Ouamer"), GUEHLOUZ et BOUABDELLAH.

Situation géographique

Situé à une trentaine de kilomètres au sud de la ville de Tizi-Ouzou  sur les hauteurs de la grande Kabylie, Tassaft Ouguemoun est perché sur une colline à 850 mètres d’altitude. Le village est entouré d’Ath-Menguellet à l’est, d’Ath-Ouacif à l’ouest, d’Ath-Boudrar (Iboudraren), dominés par le massif du djurdjura, au sud et d’Ath-Eurvah et d’Ath-Yenni au nord.

Le village Tassaft occupe une place géostratégique importante dans la région. Il a été choisi durant la guerre d’Algérie (1954-1962) pour être le siège d’une Section Administrative Spécialisée (S.A.S) et d’une caserne de gendarmerie ayant servi de PC au 7ème bataillon des chasseurs alpins. Il y avait même une piste d’atterrissage pour hélicoptères, sise à Thighilt Ath Ouahioune (l’actuel carré des martyrs).

De plus, la route nationale n°30 reliant Tizi-Ouzou à Bouira en passant par Tikjda, traverse le village, exactement à la place principale qui se nomme "Tizi N’Tquerabt" (Le col du cimetière) ou encore "Agarage". L’ouverture de cette route a été très avantageuse puisqu’elle a permis au village de connaître son extension et son développement. En effet, certains villageois habitant, jusque là, la crête du village, ont profité de cette opportunité pour construire leurs nouvelles habitations aux abords de cette route. Cela a favorisé d’ailleurs l’émergence d’une activité commerciale, notamment par l’ouverture de différents commerces (alimentation générale, cafés, kiosques multi-services, cybercafés, serrurerie, boucherie, etc.).

Aujourd’hui, même un marché hebdomadaire se tient chaque jeudi à Tassaft, au niveau de la place "Agarage", tout au long de cette RN 30 qui la traverse.

Par ailleurs, la place "Agarage" est aussi un carrefour entre la RN 30 et une route (chemin) communale reliant "Souk El Had" , commune de Yattafen et "Tizi-Neth Niyen" commune de Ouacifs.

Tassaft dispose d’une école primaire centenaire, d’une salle de soins, d’une annexe du service d’état civil, d’un bureau de poste et d’une brigade de gendarmerie.

Le village abrite aussi une zaouia ("M’Rabet Mohamed") où l’on vient en pèlerinage de plusieurs villages de kabylie et de certaines villes d’Algérie.

De Tassaft, on peut joindre la station touristique de Tikjda, le lac Agoulmime, le gouffre d’Asouel ainsi que la grotte du "Macabée".

Les valeureux enfants

Tassaft Ouguemoun a marqué l’histoire nationale par les sacrifices de ses enfants:                           

  • Ainsi, Ould-Hamouda Said Oulhadj fût le premier martyr du village pour la libération du pays, mort en 1857 à ADNI lors de la fameuse bataille d’ICHERIDHEN contre le colonisateur.
  • Ait-Hamouda Mohand, instituteur tombé au front en 1945 en Alsace (2ème guerre mondiale) dans une guerre qui n’était pas la sienne.
  • Ould-Hamouda Amar, militant de la cause nationale et membre du PPA (Parti du Peuple Algérien), taxé de berbériste, fut assassiné par ses frères de lutte en 1956.
  • Durant la guerre d’Algérie, nommé colonel de la wilaya 3,  Ait-Hamouda Amirouche, tomba au champ d’honneur en 1959 en compagnie d’autres martyrs du village comme Ait-Hamouda Kaci, Ait-Hamouda Djaffer, Ait-Hamouda Salem, Ait Hamouda Fatima, Ould Hamouda Idir, Ould Hamouda Bélaid, Ouarez Saïd, Ouarez Embarek, Ait-Slimane Ramdane, Ait-Slimane Mouloud, Ait-Slimane Fatima, et Ait-Ouahioune Mohand Said.
  • Messaoudi Hamid, ancien moudjahed, et Messaoudi Idir sont tombés en 1963, victimes de la crise berbère de l’indépendance menée par le parti d’AIT-AHMED, le Front des Forces Socialistes (FFS) contre le régime de Ben Bella.
  • Ait Hamouda Larbi, gendarme à Biskra, avait déserté pour rejoindre le maquis du FFS où il est tombé sous les balles de l’ANP en 1964 à l’age de 22 ans.
  • En 1962, l’Organisation Armée Secrète (OAS), qui n’avait pas admis ni accepté l’indépendance algérienne, n’a pas épargné Ait-Hamouda Ahcène et Ould-Hamouda  Belkacem qui ont été assassinés en plein centre d'Alger. 
  • Ouahioune Yahia (fils de Damou de Tizi-Ouzou) tombé en héros aux commandes de son char dans le désert du Sinaï en 1973 dans un conflit (israelo-arabe) qui n’etait pas le sien.
  • Quelques décennies plus tard et durant la "décennie noire" des années quatre vingt dix, le terrorisme barbare islamiste arracha deux fils au village: OUAHIOUNE Djaffer (animateur du "Printemps berbère") et Ait-Hamouda Kamel, assassinés en 1997 au lycée d’Ath-Yenni. OUAHIOUNE Amrane et Ait-Hamouda Arezki furent aussi les victimes accidentelles et malheureuses de la même tragedie.
  • La crise, que traversa la Kabylie de 2001 à 2003, connue sous le nom du "Printemps noir", emmènera avec elle Azzedine Yousfi, assassiné en 2003 par des gendarmes.

D’autres personnalités issues du village sont également connues pour leurs engagements : 

  • Ouahioune Chabane  qui est un écrivain reconnu,
  • Mustapha Bacha, un des 24 détenus du "Printemps berbère" qui fut syndicaliste et membre fondateur du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD),
  • Ouahioune  Said  qui fut membre actif du RCD et aussi fervent défenseur de la cause amazigh,
  • Yousfi Madjid ex-député RCD de la wilaya de Boumerdès en 1997,
  • et  Ait-Hamouda Nordine député RCD en 1997 et 2007 de la wilaya de Tizi Ouzou.

Le mouvement associatif

Juste après l’ouverture démocratique en Algérie, la jeunesse de Tassaft Ouguemoun s’organisa, à l'initiative de feu Mustapha BACHA, dans un cercle associatif pour s’engager dans des activités tant culturelles qu’artistiques.

Ainsi, l’ "Association culturelle Amar Ath Hamuda" (Tidukla Tadelsant Amar Ath Hamuda) fut créée en 1989. Elle tient son nom du regretté Ould-Hamouda Amar, militant du PPA-MTLD, un des pionniers de la cause berbériste et d’une "Algérie algérienne" dont la lutte pour la réhabilitation a été un objectif majeur pour l’ensemble des adhérents de l’association, voire pour tous les habitants du village Tassaft.

L’association s’assignera également plusieurs objectifs, en particulier la revalorisation du patrimoine historique et culturel kabyle. Par la célébration des dates anniversaires [Amar Ould-Hamouda (1956), Amirouche Ait-Hamouda (1959), Yenayer, 20 avril,...], une dynamique culturelle et artistique anima le village – pour ne pas dire toute la région – des années durant. Ces commémorations ont toujours été une occasion pour raviver une culture berbère brimée et méprisée par le pouvoir en place, et ce, depuis l’indépendance du pays (1962).

Chaque année, ces dates sont célébrées à travers plusieurs activités: des expositions, des conférences et des débats (animés notamment par Mohand Ou Idir Ath Amrane, Hamane Abdellah, Ferhat M’henni et les docteurs Malika et Ahmed Zaid), du théâtre où sont jouées des pièces du célèbre Mohia (Tachbalit et Si Lahlou) ou encore la pièce "Thita" (écrite et jouée par les jeunes de Tassaft), des chants traditionnels, des sketchs et des monologues, des récitals poétiques et aussi des galas où se produisent des chanteurs et chanteuses kabyles notoires à l’instar de Cherif Hamani, le groupe Debza, Zedak Mouloud, Hacène Ahrés, Louisa, Ideflawen, le Groupe Idourar, les fils d’Athmani, Ait Ziane Salah et… Matoub Lounés. Il faut aussi retenir deux chanteurs vedettes originaires du village (Hocine Ouahioune et Arab Ben Amer) dont les carrières furent en quelque sorte reliées à la trajectoire de cette association.

L’association a connu plusieurs années de gloire sous la houlette d’un bureau composé de jeunes militants actifs et membres du MCB pour la plupart d’entre eux. On peut citer entre autres, Moumouh Ait-Mouloud dit Amghid qui a présidé cette association de sa création en 1989 jusqu’à l’année 1991, Hmimiche Ait-Mouloud qui l’a présidée par la suite pendant 03 ans (91/93), Karim Ait-Ouahioune (trésorier), Ahcène Ammour, Kaci Ouahioune et Yahia Ait-Hamouda. Il y a lieu de préciser aussi que l’écrivain Chabane Ouahioune était le président d’honneur de cette association.

Cette dernière a cessé toute activité depuis 1998. Son siège abrite aujourd’hui un central téléphonique appartenant aux services d’Algérie Télécoms.

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Voir aussi: Wikipédia, l’encyclopédie libre

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Voir les photos de Tassaft prises en 1941 par Pierre Lacroix.