Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20/08/2026

Lalla Fatma N’Soumer, l’insoumise du Djurdjura qui défia l’armée coloniale française

Au XIXᵉ siècle, alors que la conquête française de l’Algérie progresse vers les montagnes de Kabylie, une figure féminine hors du commun s’impose dans la résistance : Lalla Fatma N’Soumer.

Femme de savoir, personnalité spirituelle et figure majeure de la mobilisation kabyle, elle participe à la résistance contre les campagnes militaires françaises dans le Djurdjura au milieu du XIXᵉ siècle.

Plus tard, la mémoire collective lui attribuera le surnom de « Jeanne d’Arc du Djurdjura ». Mais derrière cette appellation devenue célèbre se trouve une femme dont l’histoire est à la fois exceptionnelle et difficile à reconstituer. Les sources écrites sont dispersées, tandis que la tradition orale a progressivement enrichi son récit d’éléments légendaires. L’historienne Malha Benbrahim souligne ainsi que le récit transmis sur Fadhma N’Soumeur se situe parfois davantage du côté de la légende que de l’histoire strictement documentée.

Cette distinction n’enlève rien à son importance historique. Au contraire : elle permet de mieux comprendre comment une femme du XIXᵉ siècle est devenue, au fil du temps, l’une des grandes figures féminines de la résistance algérienne.

Une enfance dans une famille de savoir

Lalla Fatma N’Soumer, généralement appelée Fadhma N’Soumeur dans les sources historiques, serait née vers 1830, dans le village d’Ouerdja, au cœur du massif du Djurdjura.

Elle appartient à une famille maraboutique, les Aït Sidi Ahmed, dont le prestige repose notamment sur le savoir religieux et l’autorité spirituelle. Son père dirige une zaouïa associée à la confrérie Rahmaniyya.

Les récits consacrés à sa jeunesse lui attribuent une solide instruction religieuse et une connaissance approfondie du Coran. Dans une société où l’accès des femmes au savoir demeure limité, cette formation contribue à expliquer l’autorité intellectuelle et spirituelle qu’elle exercera plus tard.

Il convient toutefois de rester prudent : les détails précis de son parcours scolaire et de son instruction sont moins solidement documentés que les grandes étapes de sa participation à la résistance. Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les sources biographiques ont été progressivement enrichies par la tradition orale.

Une femme qui refuse la place qu’on lui assigne

La mémoire de Lalla Fatma N’Soumer est également associée à une forte indépendance de caractère.

Selon les récits transmis sur sa vie, elle aurait refusé de se conformer à un mariage qui lui était destiné. Cet épisode est souvent présenté comme une première manifestation de son refus des contraintes sociales qui pesaient sur elle.

Il faut cependant distinguer ici le récit traditionnel de ce qui peut être établi avec certitude par les sources contemporaines.

Elle quitte finalement son environnement familial et rejoint son frère dans le village de Soumer, dont le nom sera associé au sien.

C’est dans ce nouvel environnement que son influence commence à prendre une dimension plus large.

Une autorité religieuse et sociale

À Soumer, les récits biographiques la présentent comme une femme profondément attachée à l’enseignement religieux et à la vie communautaire.

Sa piété, son éloquence et son ascendance maraboutique contribuent à lui conférer une autorité particulière.

Le titre de « Lalla », marque de respect, témoigne de cette reconnaissance sociale.

Son influence peut être comprise à travers plusieurs formes de légitimité : une légitimité familiale liée à sa lignée religieuse, une légitimité spirituelle liée à son instruction et à sa piété, puis progressivement une légitimité politique acquise au sein de la résistance.

C’est cette combinaison qui permet de comprendre comment une jeune femme a pu exercer une influence aussi importante dans une société où les espaces de décision politique et militaire étaient largement dominés par les hommes.

La Kabylie face à la conquête française

La conquête française de l’Algérie commence en 1830, mais la Kabylie n’est pas immédiatement soumise.

Après la prise de Béjaïa en 1833, les grandes campagnes françaises contre la Kabylie du Djurdjura se développent surtout à partir de 1844 et se poursuivent jusqu’à la campagne décisive de 1857. Le relief montagneux, l’organisation sociale locale et la résistance des populations rendent la conquête particulièrement difficile.

La Kabylie constitue ainsi l’un des derniers grands espaces de résistance à la domination française dans le nord de l’Algérie.

Au début des années 1850, l’insurrection de Chérif Boubaghla vient renforcer cette résistance.

C’est dans ce contexte que Lalla Fatma N’Soumer s’engage progressivement dans le mouvement anticolonial.

Aux côtés de Chérif Boubaghla

Chérif Boubaghla devient au début des années 1850 l’une des principales figures de la résistance dans le Djurdjura.

Son mouvement cherche à mobiliser les tribus contre l’expansion française. Lalla Fatma N’Soumer apporte à cette résistance son propre prestige religieux et social.

Les sources situent son engagement dans la résistance autour de 1849-1850, et son soutien au mouvement de Boubaghla au début des années 1850.

Il serait toutefois excessif de la présenter comme une commandante militaire au sens moderne du terme.

Les travaux historiques permettent surtout d’établir son rôle important dans la mobilisation des populations, l’encouragement à la résistance et l’exercice d’une influence religieuse et politique. Son rôle opérationnel précis dans chaque bataille reste beaucoup plus difficile à documenter.

1854 : la résistance du Haut-Sebaou

L’un des épisodes les plus célèbres de la résistance kabyle se déroule en 1854, lorsque les forces françaises tentent de progresser plus profondément dans le massif.

Les combats sont particulièrement violents.

La connaissance du terrain par les combattants kabyles, la difficulté des déplacements dans les montagnes et la capacité des populations locales à mobiliser rapidement des forces constituent des avantages importants.

Les opérations françaises de 1854 se soldent par des pertes significatives. Une étude récente consacrée aux campagnes du Djurdjura mentionne notamment plusieurs milliers de combattants kabyles mobilisés et des pertes françaises importantes au cours de cette campagne.

La tradition historique associe étroitement Lalla Fatma N’Soumer à ces combats.

Il faut néanmoins se méfier des chiffres spectaculaires parfois repris dans les récits populaires — notamment les estimations précises du nombre de combattants kabyles ou des morts françaises. Les sources ne concordent pas suffisamment pour que ces chiffres puissent être présentés comme certains.

Ce qui est solidement établi, c’est que la résistance kabyle inflige alors de sérieux revers aux forces françaises et démontre que la conquête du Djurdjura sera beaucoup plus difficile qu’attendu.

Une conquête française qui change d’échelle

Après plusieurs années de résistance, les autorités françaises décident de mener une campagne de grande ampleur.

En 1857, le maréchal Jacques Louis Randon, gouverneur général de l’Algérie, dirige l’offensive destinée à achever la conquête de la Kabylie du Djurdjura.

Les effectifs mobilisés sont considérables. Les sources donnent des estimations variables, mais l’étude récente consacrée aux campagnes du Djurdjura évoque une offensive pouvant atteindre 35 000 hommes.

Face à cette supériorité militaire, la résistance kabyle se retrouve progressivement en difficulté.

La campagne de 1857 est caractérisée par des combats acharnés, notamment autour des Ath Yirathen et d’Icheriden. Les forces françaises finissent par imposer leur domination et construisent ensuite le fort Napoléon, futur Larbaâ Nath Irathen, consolidant leur contrôle de la région.

Le 11 juillet 1857 : la capture de Lalla Fatma N’Soumer

Dans le contexte de l’effondrement progressif de la résistance organisée, Lalla Fatma N’Soumer est capturée le 11 juillet 1857 par les forces françaises associées au général Yusuf.

Cette date est importante car sa capture intervient au moment où plusieurs tribus kabyles se soumettent progressivement à l’armée française. Les travaux récents consacrés à la campagne de 1857 situent précisément sa capture à cette date.

Elle est ensuite maintenue à l’écart de la région où elle avait exercé son influence.

Les sources du XIXᵉ siècle décrivent une femme qui conserva sa dignité malgré sa captivité. Mais les détails de son parcours après sa capture divergent selon les sources : il est donc préférable de ne pas présenter comme certains tous les récits concernant ses différents lieux de détention.

Une captivité jusqu’à la mort

Lalla Fatma N’Soumer ne retrouvera jamais la liberté.

Elle reste en captivité pendant plusieurs années, jusqu’à sa mort en 1863.

La date précise du 7 septembre 1863, souvent reprise dans les biographies contemporaines, est largement diffusée, mais l’année du décès est historiquement plus solidement établie que le jour exact.

Elle meurt donc en 1863, à l’âge d’environ 33 ans.

Les récits populaires ont parfois expliqué sa mort par le chagrin provoqué par la disparition de proches ou par les mauvaises conditions de sa détention. Ces éléments doivent être présentés comme des traditions plutôt que comme des faits médicaux établis.

Entre histoire et légende

C’est probablement ici que réside l’un des aspects les plus fascinants du personnage.

Lalla Fatma N’Soumer est devenue, après sa mort, bien davantage qu’une résistante du XIXᵉ siècle.

Son histoire s’est progressivement enrichie d’épisodes extraordinaires : visions, prophéties, pouvoirs spirituels, exploits militaires exceptionnels.

Certains récits lui attribuent même la direction directe de milliers de combattants et des victoires dont les effectifs et les bilans sont difficiles à vérifier.

Il ne faut pas nécessairement rejeter ces récits. Ils constituent eux-mêmes des documents sur la mémoire collective kabyle.

Mais ils doivent être distingués de l’histoire documentée.

L’historienne Malha Benbrahim insiste précisément sur cette difficulté : les sources orales et écrites concernant Fadhma N’Soumeur sont dispersées et parfois contradictoires, tandis que l’historiographie coloniale est elle-même marquée par les représentations politiques et idéologiques de son époque.

Ainsi, étudier Lalla Fatma N’Soumer, ce n’est pas seulement chercher à savoir ce qu’elle a fait. C’est aussi comprendre comment sa mémoire s’est construite.

La « Jeanne d’Arc du Djurdjura »

Le surnom de « Jeanne d’Arc du Djurdjura » est aujourd’hui indissociable de son image.

Il est cependant préférable de ne pas affirmer, sans source primaire précise, que cette expression aurait été donnée directement par l’armée française ou par le maréchal Randon.

La comparaison appartient surtout à la mémoire et à la littérature consacrées ultérieurement à la résistante.

Elle traduit néanmoins quelque chose d’important : dans les deux cas, une femme est transformée par la mémoire collective en symbole de résistance nationale.

Mais cette comparaison a aussi ses limites.

Lalla Fatma N’Soumer appartient à une société kabyle du XIXᵉ siècle, profondément marquée par les structures tribales, religieuses et communautaires. Elle ne peut être comprise correctement qu’à partir de ce contexte historique.

Une femme « féministe » avant l’heure ?

Lalla Fatma N’Soumer est parfois décrite comme une « féministe avant l’heure ».

La formule est séduisante, mais historiquement anachronique.

Le féminisme comme mouvement politique organisé appartient à une période différente. Rien ne permet d’affirmer que Lalla Fatma N’Soumer se revendiquait comme féministe au sens contemporain du terme.

En revanche, son parcours a incontestablement bousculé les normes de genre de son époque.

Elle fut instruite dans un environnement religieux, participa à la vie publique, exerça une influence politique et spirituelle et devint une figure majeure d’une résistance armée essentiellement masculine.

C’est en ce sens que son parcours demeure particulièrement remarquable.

Elle n’a peut-être pas revendiqué l’émancipation féminine avec les mots d’aujourd’hui.

Mais elle a montré, par sa trajectoire même, qu’une femme pouvait exercer une autorité exceptionnelle dans la société kabyle du XIXᵉ siècle.

Une mémoire devenue nationale

Après sa mort, son souvenir demeure profondément enraciné dans la mémoire kabyle.

Au fil du XXᵉ siècle, il s’intègre progressivement à une mémoire nationale algérienne plus large.

Lalla Fatma N’Soumer devient alors une figure emblématique de la résistance à la colonisation française et un symbole de la participation des femmes à l’histoire politique du pays.

En 1995, ses restes sont transférés au cimetière d’El Alia, à Alger, dans le carré réservé aux grandes figures de l’histoire algérienne.

Son nom est aujourd’hui porté par des rues, des établissements et différentes institutions.

Sa mémoire a également été portée au cinéma. En 2014, le réalisateur algérien Belkacem Hadjadj lui consacre le film historique Fadhma N’Soumer, avec Laëtitia Eïdo dans le rôle principal. Le réalisateur soulignait lui-même la rareté des sources biographiques disponibles et présentait son film comme une fiction historique construite à partir de faits considérés comme établis.

Une résistante, mais aussi une mémoire

Lalla Fatma N’Soumer ne doit donc pas être réduite à l’image romantique de la « Jeanne d’Arc du Djurdjura ».

Elle fut une femme profondément enracinée dans la société kabyle de son temps, issue d’une famille religieuse et maraboutique, formée dans un environnement de savoir et progressivement engagée dans la résistance à la conquête française.

Son influence religieuse et sociale est attestée par les sources, tandis que son rôle précis dans les opérations militaires demeure plus difficile à établir.

C’est justement cette distinction qui rend son histoire fascinante.

Entre l’histoire documentée et la mémoire populaire, Lalla Fatma N’Soumer est devenue une figure qui dépasse sa propre époque.

Elle incarne aujourd’hui la résistance, la dignité, la liberté et la capacité des femmes à prendre part aux grands bouleversements politiques de leur société.

Son histoire rappelle surtout que les femmes n’ont jamais été absentes de l’Histoire.

Elles ont parfois été moins visibles dans les récits officiels.

Mais dans les montagnes du Djurdjura, au milieu du XIXᵉ siècle, une jeune femme a réussi à franchir les frontières sociales et politiques qui semblaient lui être imposées.

Son nom était Lalla Fatma N’Soumer.

Et près de deux siècles plus tard, son nom demeure associé à une idée essentielle : résister.

18:02 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)