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31/05/2026

Tassaft-Ouguemoun. A l'ombre du chêne de Sidi-Ali-Bounab

Il est des lieux dont l'existence dépasse la simple géographie. Des lieux qui ne se résument ni à des coordonnées sur une carte ni à un assemblage de maisons accrochées à une montagne. Ils deviennent, au fil du temps, des territoires intérieurs où se déposent les souvenirs, les joies, les peines, les espérances et les sacrifices de générations entières. Tassaft-Ouguemoun est de ceux-là.

Chaque fois que mes pensées reviennent vers ce village de Kabylie où plongent les racines de ma famille, elles empruntent le même chemin. Elles gravissent lentement les sentiers pierreux qui serpentent entre les oliviers, franchissent les cols battus par les vents et atteignent enfin la ligne de crête où se dresse le village, suspendu entre ciel et montagne. Alors resurgissent les voix des anciens, les silhouettes disparues, les récits entendus durant l'enfance et cette sensation profonde d'appartenir à une histoire qui nous dépasse.

Tassaft-Ouguemoun occupe une position singulière au cœur du pays kabyle. Depuis ses hauteurs, le regard embrasse un vaste horizon où se succèdent les terres des Ath-Yanni, des Ath-Erbah, des Ath-Menguellet, des Ath- Ouacif et des Ath-Boudrar. Au loin, la masse imposante du Djurdjura domine le paysage et rappelle la permanence des montagnes face au passage des hommes. Cette situation privilégiée n'a rien d'anodin. Depuis des siècles, elle fait de Tassaft-Ouguemoun un lieu d'observation, de refuge et de rencontre, ouvert sur le monde tout en demeurant solidement ancré dans son terroir.

L'âme du village semble pourtant se concentrer en un point précis : le cimetière familial de Sidi-Ali-Bounab. Là, sous l'ombre majestueuse d'un chêne multi-centenaire, reposent plusieurs générations de femmes et d'hommes qui ont façonné l'histoire de cette communauté. Cet arbre, dont les racines s'enfoncent profondément dans la terre kabyle, est bien plus qu'un élément du paysage. Il constitue un véritable symbole. Il est le gardien silencieux de la mémoire familiale, le témoin immobile des naissances et des décès, des départs et des retours, des drames et des espérances qui se sont succédé au fil des siècles.

Il importe toutefois de distinguer clairement deux lieux que la mémoire populaire associe parfois sans les confondre réellement : Sidi-Ali-Bounab et Sidi-Salem. Le premier est le sanctuaire familial, le lieu du recueillement et du souvenir. Le second appartient à l'histoire fondatrice du village. Selon la tradition transmise par les anciens, Sidi-Salem-Ou-Makhlouf serait arrivé dans cette région au début du XVIIe siècle. Prédicateur itinérant, homme de foi et de savoir, il aurait choisi cette hauteur alors peu habitée pour y construire sa demeure, sa mosquée et son école coranique. Comme beaucoup de fondateurs dont les noms traversent encore les siècles, il ne se contenta pas de bâtir des murs ; il posa les fondations d'une communauté humaine appelée à se développer et à prospérer.

Autour de lui vinrent progressivement s'établir plusieurs familles qui formeront le noyau historique de Tassaft-Ouguemoun. Les Ath-Hamouda, les Ould-Hamouda, les Ouahioune, les Bacha, les Ammour, les Benamer, les Yousfi et d'autres encore participèrent à cette lente construction collective. Chacun de ces patronymes renferme une histoire particulière, faite d'alliances, de mariages, de solidarités et parfois de conflits. Ensemble, ils composent la trame complexe d'une mémoire familiale qui se confond souvent avec celle du village lui-même.

Car l'histoire de Tassaft-Ouguemoun n'a jamais été un long fleuve tranquille. Comme toutes les communautés humaines, elle a connu ses divisions, ses épreuves et ses déchirures. Les récits transmis par les anciens évoquent notamment les conflits qui opposèrent certaines branches familiales au cours du XIXe siècle et conduisirent à l'exil d'une partie des descendants de l'Hadj-Aâmer. Ces événements demeurent profondément gravés dans la mémoire collective. Les familles concernées quittèrent alors leur terre natale pour s'établir notamment à Agouni-Ahmed chez les Ath-Yanni ou dans d'autres villages voisins. Pourtant, au-delà des querelles elles-mêmes, ce sont surtout les efforts de réconciliation qui ont marqué les esprits. Les anciens savaient que la survie d'une communauté repose moins sur l'absence de conflits que sur sa capacité à restaurer la paix lorsque celle-ci est menacée.

Cette culture de la résistance et de la résilience constitue d'ailleurs l'un des traits les plus marquants de l'histoire locale. Située au cœur d'une région qui a toujours défendu farouchement son autonomie, Tassaft-Ouguemoun a participé à tous les grands mouvements qui ont traversé la Kabylie. Les traditions familiales conservent le souvenir des luttes menées contre les pouvoirs féodaux, des révoltes tribales qui secouèrent les royaumes kabyles et des combats qui accompagnèrent la conquête coloniale. Plus tard, durant la guerre de Libération nationale, les habitants du village prirent une part active à l'effort révolutionnaire. Certains rejoignirent les maquis, d'autres assurèrent le ravitaillement, le renseignement ou les soins aux combattants blessés. Tous contribuèrent, à leur manière, à l'écriture de cette page décisive de l'histoire algérienne.

Parmi les figures qui ont marqué cette période, le nom du colonel Amirouche Ath-Hamouda occupe naturellement une place particulière. Son parcours héroïque appartient désormais à la mémoire nationale. Mais il serait injuste de limiter l'apport de Tassaft-Ouguemoun aux seuls faits d'armes. Le village s'est également distingué par son attachement précoce au savoir et à l'instruction. Dès la fin du XIXe siècle et plus encore durant le XXe siècle, plusieurs générations d'instituteurs, d'avocats, de magistrats, d'écrivains et d'universitaires contribuèrent au rayonnement intellectuel de la région. Cette tradition éducative trouve sans doute ses racines dans l'œuvre même de Sidi Salem, dont l'école coranique fut longtemps un centre de transmission du savoir.

Au fil du temps, les maisons ont changé d'aspect, certains chemins ont disparu, d'autres ont été tracés. Des familles entières ont quitté le village pour rejoindre les villes d'Algérie ou les pays de l'émigration. Pourtant, malgré ces transformations, l'essentiel demeure. Il suffit de revenir un matin d'été, lorsque la lumière se répand sur les collines et que les premiers bruits du village s'élèvent dans l'air frais, pour comprendre que quelque chose a résisté au temps. Cette permanence n'est pas celle des pierres, mais celle de la mémoire.

Car un village ne survit pas uniquement grâce à ses constructions ou à son territoire. Il survit parce que des femmes et des hommes continuent de raconter son histoire. Il survit parce que des descendants se souviennent encore des noms de leurs ancêtres, des chemins qu'ils empruntaient, des combats qu'ils menèrent et des valeurs qu'ils leur ont léguées. Il survit parce qu'un vieux chêne continue de projeter son ombre sur les tombes de Sidi-Ali-Bounab et parce que, génération après génération, quelqu'un revient toujours vers Tassaft-Ouguemoun pour y retrouver une part de lui-même.

Ainsi, au-delà de l'histoire familiale, au-delà même de l'histoire du village, c'est une certaine idée de la transmission qui se dessine. Une conviction simple mais essentielle : les hommes passent, les générations se succèdent, mais la mémoire demeure. Et tant que cette mémoire sera entretenue, racontée et partagée, Tassaft-Ouguemoun continuera de vivre dans le cœur de ses enfants, où qu'ils se trouvent.

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Larvi AIT-HAMOUDA, Relizane, 2026.

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