15/05/2026
Quand le destin réunit le moudjahid et le fils du Chahid
Cette histoire est vraie. Je l’ai vécue moi-même.
À Béjaïa, dans les années qui ont suivi l’indépendance, Da Ramdane était loin d’être un inconnu. Il était connu comme l’un des responsables des Moudjahidines. Ancien émigré, ancien combattant, il portait en lui une mémoire dense, faite d’engagement, de pertes et de silences.
Un jour, il me sollicita pour une consultation en ophtalmologie, dans le cadre d’un dossier de revalorisation de sa pension de retraite d’émigré. Plutôt que de simplement l’orienter, je décidai de l’accompagner chez un ami ophtalmologiste à l’hôpital.
La consultation se déroula sans particularité apparente.
Mais à la sortie, Da Ramdane était troublé. Son regard avait changé. Il semblait saisi par une réminiscence brutale.
- « Ce médecin… » dit-il après un silence. « Ce n’est pas une simple ressemblance. Je le connais… ou plutôt, j’ai connu quelqu’un comme lui. »
Puis il ajouta, avec une précision saisissante :
- « C’était un compagnon de combat. Un frère. Il est mort devant moi, au maquis. Je me souviens de son visage au moment où il est tombé. Et aujourd’hui… j’ai eu l’impression de le revoir. »
Intrigué, je pris contact avec mon ami. Sa réponse fut sans équivoque : il était le fils d’un Chahid, tombé durant la guerre de libération - un fils unique, élevé par sa mère dans des conditions difficiles.
Lorsque je rapportai cela à Da Ramdane, un long silence s’installa. Ce n’était plus une ressemblance. C’était une filiation.
Ce n’est qu’après cette révélation que Da Sadi et le médecin ophtalmologiste firent réellement connaissance, comme si l’identité du père constituait le préalable nécessaire à toute reconnaissance mutuelle.
Le moudjahid et le fils du Chahid venaient ainsi de se rencontrer - au détour d’une consultation anodine - comme si le hasard, ou le destin, avait orchestré cette convergence improbable.
Quelques jours plus tard, Da Ramdane exprima le souhait de rencontrer la mère.
L’entrevue eut lieu après cette consultation, dans une atmosphère empreinte de gravité. J’en ai connu le contenu par mon ami, présent auprès de sa mère ce jour-là.
Deux mémoires se faisaient face : celle du survivant, témoin direct de la mort, et celle de la veuve, dépositaire d’une absence prolongée.
Ils évoquèrent le défunt, les combats, les derniers instants.
Puis, la parole de la veuve changea de registre.
La veuve exprima alors un reproche formulé avec une grande clarté. Elle évoqua les moudjahidines survivants de la révolution, dont beaucoup avaient bénéficié de gratifications, de reconnaissance institutionnelle et de meilleures conditions de réinsertion. Elle leur reprocha d’avoir, avec le temps, oublié les familles des Chouhadas, leurs compagnons d’infortune, qui avaient survécu dans l’ombre, souvent dans la précarité et la misère, sans soutien équivalent ni reconnaissance effective.
Cette parole mettait en évidence une tension durable entre mémoire officielle du sacrifice et réalités sociales de l’après-guerre, notamment dans la distribution inégale des ressources symboliques et matérielles.
Da Ramdane ne répondit pas.
En quittant cette maison, il portait un autre regard - non plus seulement sur la guerre, mais sur l’après-guerre.
Ce jour-là, une simple consultation médicale avait agi comme un révélateur : d’une filiation inattendue et d’une dette morale que ni le temps ni les reconnaissances officielles n’avaient totalement apurée.
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