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20/03/2026

La célébration de la fête de l’Aid-Thamachtouhth (Aid-El-Fitr) dans mon village

L’«Aid-Thamachtouhth», plus connu sous le nom d’« Aid-El-Fitr », marque la fin du mois sacré de Ramadhan. Les festivités commencent dès la veille avec le jour de «Thaswiqth N’Laïd-Thamachtouhth».

La journée du marché «Thaswiqth»

Pour rien au monde un Kabyle digne de ce nom ne manquerait le marché de «Thaswiqth». À l’aube, les hommes, souvent accompagnés de leurs fils en âge de supporter la longue marche et ses péripéties, se rendent au souk, à pied ou sur le dos d’ânes et de mulets, pour les incontournables emplettes de l’Aïd : viande, légumes, fruits secs et autres denrées indispensables. Durant toute la matinée, le village se transforme alors en royaume des femmes et des filles ; seuls les anciens et les petits garçons y demeurent.

Les femmes au sanctuaire

Vêtues de leurs plus beaux habits aux couleurs éclatantes, richement parées de bijoux en argent massif, les femmes entament les festivités par une visite rituelle au sanctuaire du saint protecteur du village. Chacune formule une prière : celle qui n’a que des filles demande un garçon, la célibataire un époux, l’épouse mariée le retour de son mari émigré… En sortant, toujours en marche arrière – car il n’est pas convenable de tourner le dos au tombeau du saint –, elles allument une bougie et déposent une pièce dans une petite boîte de fer blanc installée dans l’alcôve de la « Kouba ».

Joie et effervescence féminines

Les femmes se rassemblent ensuite dans la « Djemaa » la plus spacieuse du village. Là, elles se laissent aller à une liberté rare : rires sonores, palabres interminables, chants et danses rythmés par le tambourin. Mais à la vue des premiers hommes revenant du marché, les femmes, tel un vol de papillons surpris, regagnent précipitamment leurs foyers pour accueillir leurs maris.

L’homme, harassé par ses déambulations au souk, rentre avec son « Achwari » rempli. Son épouse choisit soigneusement ce qu’elle utilisera pour le dernier « Ftour » du Ramadhan, tandis que lui se débarrasse de ses habits de marché et s’accorde une longue sieste, seigneuriale et méritée.

Veillée de préparatifs

Après le « Ftour », les hommes se retrouvent dans un café improvisé – souvent un garage désaffecté – pour une ultime partie de loto ou de dominos. Pendant ce temps, les femmes s’activent aux préparatifs de l’Aïd :

  • pétrir la pâte des beignets (« Lasfendj »),
  • mesurer la « Fethra » (un décalitre de semoule par membre de la famille),
  • préparer les friandises destinées aux enfants pour le rituel de « Awid-Aylaw » (« Donne-moi ma part »),
  • allumer une bougie dans chaque chambre.

La maîtresse de maison « Thamgharth », aidée de ses filles et de ses brus, veille tard dans la nuit pour frire les beignets dans une large poêle remplie d’huile d’olive frémissante.

L’aube de l’Aïd

Aux premières lueurs, les enfants sillonnent les ruelles en chantant « Awid-Aylaw ». Chaque maison leur offre un mélange de bonbons, beignets, gâteaux ou œufs durs. Certains villageois se rendent directement au cimetière, où ils distribuent leurs friandises autour des sépultures, en mémoire des défunts.

Avant la prière de l’Aïd, chaque homme apporte sa « Fethra » au « Tamen », chargé de la redistribuer aux pauvres, aux nécessiteux et surtout à l’imam du village. Cette offrande constituait jadis l’essentiel de la rétribution de l’imam, car celui-ci n’était pas rémunéré par l’État : il vivait de l’hospitalité des villageois, des récoltes partagées, et de quelques sous gagnés grâce aux « Fatiha » récitées lors des événements ou aux amulettes qu’il confectionnait.

 La prière et les retrouvailles

À l’appel de l’« Adhan », les fidèles se rendent à la mosquée pour la prière collective. Après les invocations, les hommes se congratulent, s’embrassent et regagnent leurs foyers.

À midi, les familles se rassemblent autour d’un couscous garni de généreux morceaux de viande. Les filles mariées dans le village et les tantes paternelles (« Thiwiliyine ») sont conviées au repas. Le lendemain, les visites se poursuivent : les proches portent leur part de viande et de friandises aux filles mariées à l’extérieur, accompagnées d’un billet de banque, témoignage de l’affection familiale.

 Le rôle des visites

Ces visites sont essentielles : elles rappellent aux filles mariées, souvent éloignées, qu’elles gardent une place centrale dans le cœur de leurs parents. Elles renforcent aussi leur statut au sein de leurs belles-familles. Mais lorsque les visites se font rares, les filles expriment leur tristesse par de poignants poèmes, tel celui-ci :

«A thighrivine ad3oumth Rebbi adyafk es’shou
Thine isâane agmas achqiq, oulaboud ad’yanoulfou
Mi d’yakka agmi n’tabourth, yekkès elkhiq, yekkès oughounzou.»

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Source : Quelques Us et Coutumes de Kabylie. Recueil non publié de Youcef AIT-MOHAND, Béjaïa, octobre 2011.

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