Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/02/2026

Témoignage d’un village dans la Révolution Algérienne : Mémoire de Tassaft

Un regard en arrière permet de comprendre, malgré l’exil intérieur, l’attachement profond à ce coin de terroir chargé de plus de deux mille ans d’Histoire et de luttes incessantes pour la liberté et la dignité des hommes. La rudesse du paysage et la rugosité de ses habitants n’ont jamais été synonymes de résignation, mais plutôt d’endurance, de solidarité et de résistance.

Tassaft, comme tant d’autres villages de Kabylie, n’a pas été un simple décor de la Révolution algérienne. Il en fut un acteur à part entière. Ce témoignage n’a d’autre ambition que de restituer une mémoire locale, familiale et collective, sans emphase inutile, sans règlement de comptes, mais avec la fidélité due à ceux qui ont vécu, combattu, souffert ou disparu.

Le déclenchement de la lutte armée et l’entrée en maquis

Au déclenchement de la lutte armée, dans la nuit du 1ᵉʳ novembre 1954, après l’entrée en maquis d’Amirouche Aït-Hamouda, le recrutement de ses premiers compagnons se fit rapidement et naturellement au sein de son entourage familial et villageois.

Les premiers à le rejoindre furent Aït-Hamouda Kaci, fils de khali Faradj, Aït-Hamouda Djaffar, fils de khali Rabah, Ould-Hamouda Idir n’Salem, ainsi qu’un groupe issu des Ath-Ervah, parmi lesquels Mohand Ou Idir Ali Mohammed, Mohand Ouamer n’Ath Messaoud et Youcef Antiten, dernier survivant de ce groupe, décédé en 2011.

Par la suite, rejoignirent également l’ALN,  Ould-Hamouda Saïd n’Boukhalfa, Ramdane Aït-Slimane, Mohand Saïd Aït-Ouahioune, fils d’Aziza n’Ath Graïche. Tous tombèrent au champ d’honneur, laissant derrière eux des familles endeuillées et une mémoire souvent réduite au silence.

L’organisation de la survie après l’opération Jumelles

Les pertes infligées à la Wilaya III, notamment lors de la terrible opération Jumelles, furent considérables. Face à l’ampleur de la répression, l’ALN dut adapter ses structures de combat et de soutien. Les femmes furent alors pleinement mobilisées pour assurer la survie des djounoud, en particulier des blessés.

Une infirmerie de campagne fut installée sur la propriété de mon père, connue sous le nom d’Ighzer n’Ali Ouamer. Elle était placée sous la responsabilité du lieutenant Rachid (chahid), avec la participation active de Youcef Antitene et Mohand-Ouamer n’Ath Messaoud des Ath-Ervah.

Parmi les femmes engagées, il convient de citer Aït-Hamouda Hadja Yamina n’Ouali (ma mère), Aït-Hamouda Fatima n’Ahmed Amirouche (chahida, brulée vive), Ait-Slimane Fatima (épouse de Toudert, chahida, brulée vive), Aït-Hamouda Yamna n’Ouali, et Ould -Hamouda Tourkia n’Salem.

Plusieurs hommes apportèrent également leur soutien logistique et organisationnel, parmi lesquels Ould-Hamouda Lakhdar n’Bélaïd n’l’Hadj Akli, Ould-Hamouda Bélaïd n’Mohand ou Ramdane, Aït-Hamouda Hadj Lounis et Aït-Hamouda Rabah n’Ouali, dont beaucoup payèrent leur engagement de la prison ou de la mort.

La lutte hors de Tassaft : villes, plaines et maquis lointains

En dehors du village, la contribution des siens fut tout aussi significative.

  • À partir de Saint-Arnaud (El Eulma), Aït-Hamouda Mouloud n’Ferhat rejoignit les rangs de la Wilaya II, où il termina aspirant de l’ALN et infirmier de campagne. Après l’indépendance, il géra jusqu’à sa mort la pharmacie PCA des Ouacifs.
  • À Alger, Ould-Hamouda Ammar n’Boukhalfa n’Hsaïne, son frère Mohammed, ainsi que Salah n’Ouali n’l’Hadj Akli, militèrent dès 1955. Ils furent rejoints vers 1960 par Aït-Hamouda Ahcène n’Mohand Arab n’Tmazirth, tombé avec ses compagnons sous les balles de l’OAS à la cité Sellier d’Hydra, ainsi que par Ould-Hamouda Kaci n’Aomar, assassiné au Champ de Manœuvres.
  • Dans la plaine du Chéliff, Aït-Hamouda Salem n’Rabah n’Ouali fut assassiné par les troupes coloniales. Son frère Aït-Hamouda Belhadj fut arrêté, jugé et condamné à vingt ans de travaux forcés. Il fut libéré en juin 1962 de la prison d’Ech-Chéliff et termina sa vie à Oued-Fodda.
  • Tous les cousins et oncles établis à Oued-Fodda, El-Karimia et Ech-Chéliff, engagés dans la résistance, subirent arrestations, tortures et internements dans les camps de concentration. Mon père apporta pour sa part une contribution financière importante à la Révolution, attestée par des reçus délivrés par l’ALN dès 1956.

Étudiants, émigrés et sacrifices silencieux

Un cas mérite une attention particulière : Ould-Hamouda Rabah n’Bélaïd n’Lmouloud, brillant élève de terminale sciences au Collège moderne de Constantine. Répondant à l’appel de l’UGEMA du 19 mai 1956, il rejoignit l’ALN à Oujda, intégra l’École des cadres dirigée par Bélaïd Abdeslam, puis refusa, après l’indépendance, toute promotion ou avantage lié à son statut de moudjahid. Il mourut dans le dénuement à El-Karimia à la fin des années 1980.

Parmi les émigrés en France, Ould-Hamouda Mouloud n’Ali n’Lmouloud, Aït-Hamouda Mouloud n’Hammiche n’Ath El Hadj et son neveu Aït-Hamouda Ahmed n’Chabane n’Ath El Hadj militèrent activement jusqu’à l’indépendance. Ce dernier fut interné au camp du Larzac de 1960 à 1962.

Les victimes sans voix

Une pensée particulière s’impose pour Youcef Yousfi, Aït-Hamouda Hocine n’Lamara et Ould-Hamouda Ahmed, morts de mort violente dans des circonstances jamais élucidées. Civils ou militants ? Victimes collatérales ou ciblées ? L’Histoire officielle n’a pas encore répondu à ces questions.

Notes testimoniales

Note 1 – L’opération Jumelles

Le commandant Ahmed Feddal dit Hmimi déclara :

- "Au début de l’opération, la Wilaya comptait 13 000 djounoud et mousseblines. À la fin, nous n’étions plus que 5 000. Nous avons perdu 8 000 hommes. Bombardements au napalm, aviation T6, hélicoptères Sikorsky, famine et manque de munitions mirent la Wilaya III au bord de l’anéantissement."

Note 2 – Si Amirouche

Le commandant Mohand Ouali Slimani dit Chéri Bibi rapporta qu’Amirouche disait :

- "Fasse Dieu que je ne voie pas le soleil de l’indépendance. Car ce jour-là, nous nous entretuerons."

Note 3 – Djilali Debdeb

Envoyé par le CNRA après la disparition de Mostefa Ben Boulaïd, Djilali Debdeb fit réhabiliter plusieurs djounoud injustement accusés de trahison, certains tombés ensuite au combat.

Conclusion

Ce témoignage n’est ni une hagiographie ni un réquisitoire. Il est un acte de transmission. Il rappelle que, dans un village comme Tassaft, la Révolution fut une œuvre collective, souvent silencieuse, parfois tragique, toujours humaine.

Car un peuple qui oublie ses sacrifices s’expose à voir son Histoire confisquée.
Et l’oubli est une seconde mort.

________________________________________________________________________________

Larvi AIT-HAMOUDA, Relizane 2021.