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25/09/2025

La borne (Thalasth) de Sidi-Ahmed Ouhya : symbole de paix et de mémoire collective

Le village de Tassaft-Ouguemoun, niché au cœur de la Kabylie, a pour saint patron Sidi-Ahmed Ouhya, dont le sanctuaire est établi à Yahlem, un petit hameau situé à une dizaine de kilomètres de L’Arbâa Nath-Iraten. La mémoire collective du village associe intimement son nom à la paix et à l’unité retrouvées.

Les rites de dévotion

Jadis, lors de la grande fête de l’Aïd Thamokrant, une procession rassemblant hommes et femmes prenait la route de Yahlem. Cette visite pieuse, qui durait vingt-quatre heures, se déroulait dans une ferveur religieuse marquée par des veillées entières de "Dikr", chants spirituels à la gloire d’Allah, du Prophète et du saint protecteur.

Une coutume particulière s’ajoutait à ces pratiques : à la naissance de chaque garçon, la famille devait offrir un mouton sur pieds au sanctuaire. Ce geste consacrait la reconnaissance envers Sidi-Ahmed Ouhya, reconnu comme le propriétaire spirituel du village et de ses habitants.

Un village en discorde

Malgré cette forte empreinte religieuse, Tassaft-Ouguemoun fut longtemps le théâtre de divisions internes. Les quartiers rivaux s’opposaient pour des motifs parfois insignifiants : une clôture endommagée, une bouture dévorée par une chèvre, une querelle d’enfants… Ces différends se transformaient en affrontements violents, où pierres, gourdins et tuiles servaient d’armes. À force de heurts, les toits des maisons se retrouvaient dégarnis.

Cette rivalité persistante fragilisait l’unité et mettait en péril l’avenir du village.

L’arbitrage du saint

Face à cette situation, quelques sages, restés neutres, décidèrent de solliciter l’intervention de Sidi-Ahmed-Ouhya. À leur appel, le saint homme accepta de se rendre sur place.

Au village, il convoqua les adversaires, les admonesta sévèrement, puis demanda qu’on lui apporte une grosse pierre. Devant la communauté réunie, il creusa de ses mains un trou profond, y planta la pierre et prononça ces paroles :

- "Ce village est mien, et cette borne est mienne. Quiconque troublera désormais la paix de ce lieu ou tentera de déplacer cette borne, ma malédiction le poursuivra, lui et sa descendance, à jamais."

Ainsi fut instaurée une paix durable, scellée par une simple pierre, désormais connue sous le nom de Thalasth n'Sidi-Ahmed-Ouhya.

La disparition d’un symbole

Durant des générations, la borne demeura à sa place, investie d’un respect mêlé de crainte, comme tout objet sacralisé par le temps et par le récit. Elle ne se limitait pas à une simple pierre : elle matérialisait l’acte fondateur de la réconciliation du village et incarnait la sagesse du saint qui en avait fixé l’emplacement. Véritable repère symbolique, elle inscrivait dans l’espace la mémoire d’un ordre social pacifié et rappelait, silencieusement, les normes de coexistence et d’équilibre communautaire.

Thalas-Sidi-Ahmed-Yehlem.jpgEn 2012, des jeunes, privés de la connaissance de son histoire et de sa charge symbolique, la déplacèrent, voire la firent disparaître. Ce geste, au-delà de sa matérialité, traduisit une rupture dans la transmission de la mémoire et un affaiblissement des mécanismes traditionnels de sacralisation. Le silence des anciens, qui n’osèrent pas rappeler sa fonction ni sa valeur, contribua à l’effacement progressif de ce marqueur anthropologique de la vie villageoise.

Aujourd’hui, la borne est remplacée par une simple plaque en marbre indiquant son ancien emplacement : un signe figé, dépourvu de la force symbolique originelle, qui témoigne davantage de la perte du sens que de sa perpétuation.

Un héritage immatériel

La disparition de cette pierre n’efface pas pour autant ce qu’elle représentait. Elle demeure inscrite dans la tradition orale comme un symbole d’autorité spirituelle, de justice et de paix. L’histoire de la borne de Sidi-Ahmed-Ouhya illustre combien les villages kabyles savaient s’appuyer sur la médiation des saints et des coutumes pour préserver l’unité, en transformant un simple objet matériel en garant de cohésion sociale.


Source : Youcef Aït-Mohand, "Quelques Us et Coutumes de Kabylie". Recueil non publié, Béjaïa, octobre 2011.