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01/02/2026

Da-Sadi et Djillali : sous l’ombre du père. Anecdote de mon village.

Dans le village, Da-Sadi était de ces hommes que l’on n’appelle pas par leur nom seulement, mais par le respect qu’il inspire. L’âge avait courbé son dos sans jamais entamer la droiture de son esprit. Il avait vu passer les saisons, les hommes et les querelles, et de tout cela il avait tiré une sagesse tranquille, sans emphase, sans bruit. Sa parole était rare, mais on l’attendait comme on attend la pluie après la sécheresse.

Lorsqu’il quittait son village pour se rendre au nôtre, ce n’était jamais un simple déplacement. Le chemin devenait prétexte à rencontres. À chaque détour, quelqu’un l’arrêtait, lui serrait la main, l’invitait à s’asseoir un instant. On ne pressait pas Da-Sadi. On savait que le temps qu’il prenait était un temps gagné.

À ses côtés marchait souvent Djillali, son fils aîné. Il avait grandi près de son père, à l’écoute de ses silences plus encore que de ses paroles. On disait de lui qu’il était instruit, réfléchi, promis à suivre la même voie. Les anciens le regardaient avec bienveillance, comme on observe un champ que l’on sait fertile.

Mais Djillali portait en lui l’impatience de ceux qui savent déjà un peu et croient savoir assez. Dès que Da-Sadi s’engageait dans une conversation, le fils prenait la parole. Il ne cherchait ni à contredire ni à s’imposer, seulement à compléter, à devancer, à montrer qu’il avait compris. Les mots se bousculaient, laissant peu d’espace à ceux du père.

Da-Sadi écoutait. Il laissait dire. Son regard restait calme, posé quelque part entre l’homme et le lointain. Les villageois observaient, gênés parfois, amusés souvent. Ils reconnaissaient l’ardeur du fils et la patience du père, mais savaient aussi que toute patience a sa fatigue.

Un jour, alors qu’ils s’étaient arrêtés une fois de plus sur le chemin, et que Djillali interrompit encore son père, Da-Sadi se tut plus longtemps que d’habitude. Puis il leva lentement les mains vers le ciel, geste ancien, presque rituel, et dit avec un sourire las, où l’humour se mêlait à la résignation :

- « Abuh a el Moumnine ! Sougassmi i-saɛed Djillali, ur kfiɣ awal. »
- « Ô croyants ! Depuis que Djillali est né, je n’ai jamais achevé une seule conversation. »

Les rires furent doux, respectueux. Chacun comprit alors que l’anecdote dépassait l’homme et son fils. Elle disait une vérité simple : la sagesse ne s’hérite pas seulement par l’apprentissage, mais par l’écoute. Et parfois, pour mériter la parole, il faut d’abord savoir se taire.

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