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22/08/2017

Us et coutumes de mon village: El-Aid Thamoqran't ou la Fête du sacrifice

Youcef.jpgEl-Aîd Thamoqran’t est considérée par l’Islam Sunnite comme la plus grande fête religieuse. C’est lors de cet Aïd grandiose que s’est accompli le cinquième pilier de l’Islam : le pèlerinage (El hadj) à la Mecque.

Par la symbolique du sacrifice du mouton, cette fête perpétue la tradition de Sidna Ibrahim El Khalil auquel Dieu a ordonné d’immoler son fils Sidna Ismaïl.

Cependant, devant la soumission et l’obéissance témoignées par le Saint Prophète à l’égard de son Créateur, Allah dans sa grande miséricorde, le récompensa en lui ordonnant d’immoler à la place de son fils Ismaïl, un énorme bélier que l’Ange Gabriel lui apporta du Paradis. Ce sacrifice annuel du mouton est élevé par l’Islam, au rang de Sunna sûre et véridique. (Mouäkada).

Comme pour El-Aid thamachtouhth, El-Aid thamoqran’t débute la veille par le jour de Thasouiqth.

Thasouiqth n’Laïd thamoqran’t n’est à nulle autre pareille. Elle est unique par la bonhomie qui règne partout, la joie des enfants tous de neuf vêtus  jouant, criant et gambadant à travers les rues du village. Les femmes elles, prennent, en l’absence des hommes partis au marché, possession du village.

A l’exception de quelques vieux, qui vont s’asseoir pour palabrer à proximité de l’aire à battre, à l’ombre du frêne dont on n’a pas encore élagué les branches et les feuilles pour nourrir les animaux, aucun homme valide ne se trouve au village. Les femmes libérées de toutes les obligations pour une bonne demie - journée, toutes bariolées de couleurs vives et éclatantes règnent sans partage. Dans la djemaa c’est la liesse générale, les youyous stridents fusent de partout et, comme pour l’Aid thamachtouhth, elles n’oublient pas la ziara pleine de dévotion au Saint, gardien de Thadarth. Elles s’y rendent surtout pour renouveler contre une petite obole, les prières qu’elles avaient formulées lors de la précédente fête et qui tardent à leur goût, à se concrétiser.

Seulement, comme tout a une fin, la demie - journée est vite passée. C’est bientôt le retour des hommes. D’ailleurs ne les voilà-t-ils pas qui montent en procession ? Mieux vaut regagner le logis. Alors les femmes se dispersent dans la joie et les rires. Toutes rentrent chez elles pour accueillir leurs maris et reprendre avec un bonheur apparent, leurs occupations domestiques.

Dès son arrivée, le mari déballe tous ses achats et laisse le soin à son épouse pour en faire bon usage.

Le soir au souper de Thasouiqth (Imensi n’tasouiqth), Thamgharth et ses brus préparent un couscous accompagné de viande de bœuf achetée au marché, auquel  les tantes paternelles et les filles mariées dans le village sont conviées.

Le lendemain, jour de l’Aïd, après la prière, on procède au sacrifice du mouton à la grande joie des enfants qui attendent avec impatience à qui échoira la vessie qui sera gonflée tout à l’heure pour faire office de ballon.

Pendant que l’homme et ses fils s’occupent à nettoyer la carcasse du mouton, la mère, ses brus et ses filles se partagent le travail. La mère prend en charge le lavage des tripes, une des brus grille sur des braises la tête et les pattes (Bouzellouf), et enfin les filles s’occupent de la cuisson des galettes pour le repas de midi.

Des relents de chair brûlée emplissent l’atmosphère du village où toutes les rigoles déversent à ciel ouvert leurs flots d’une eau rougeâtre ou verdâtre mêlée d’immondices  de toutes sortes. L’instinct primaire de l’homme le jour de l’Aïd, prend le dessus. C’est le jour où l’on  se gave de sang, de viande et d’odeur. La religiosité de la fête est remisée chaque année un peu plus au second plan devant cette boulimie à l’orée d’une orgie carnée.

A midi, la famille se réunit autour d’un plat de grillade (bifteck du marché, foie, cœur, rognons blancs et rouges. Tout y passe) auxquels Thamgharth, dans son infinie générosité ajoute des œufs durs, le tout arrosé copieusement d’huile d’olive et accompagné de galette chaude.

Une fois rassasié, l’homme, l’embonpoint bien en évidence, prend son burnous blanc et se rend d’un pas lent et mesuré à la Djemaa très animée en ce jour de fête, pour vanter la qualité de son mouton.

- Yelha kra ikerik ? Lui demande un cousin

- Ikeriw ? mazal ouryarziyara, aksoumiss dhayafk !

- Oula dh’nek yâani elhamdoulilah,dh’ikeri entikhssiw, nek ithidirabane !

- Al âid at’âadi am’addhou, awid kane lahna dh’essaha

- Anâam, adyafk rebbi lahna. Inchaallah ar qavel mathoufayaghd !

- Anchaallah agh’daf dh’ilkhir.

Des palabres à n’en plus finir emplissent la djemaa où les vieux notables occupent les meilleures places, là où ils peuvent s’adosser et se relever sans trop de peine.

Pendant tout ce temps que les hommes consacrent à leur verbiage sans fin, les femmes à la maison préparent le dîner. Au menu : couscous à la tête et pattes de mouton accompagnés de sauce blanche bien grasse.

Le lendemain, c’est au tour des tripes (Thifwadhine) à être ingurgitées.

Deux jours après l’Aïd, c’est «Anegzoum Imaslakh » le dépeçage de la carcasse du mouton. Le maître de céans commence par découper les deux épaules qui seront réservées à un usage que nous verrons plus loin. Puis avec  des coups de hache très précis, il fend le reste de la carcasse en deux et demande à son épouse ce qu’elle compte faire de toute cette viande. 

Thamgharth en bonne et prévoyante gestionnaire énumère :

  • Une partie des côtelettes seront salées et séchées pour la fête de l’Achoura
  • L’autre partie sera offerte aux nécessiteux
  • Les deux gigots : la partie tendre sera découpée en lamelles de steack, l’autre partie accompagnera un futur couscous.
  • La partie du cou qui sent "Bouzellouf" (Thizli) et la queue du mouton toute couverte de graisse sont une exclusivité réservée au mari. Thizli accompagnera un couscous prochain. La queue, quant à elle, sera salée et soigneusement séchée pour être dégustée avec délectation le jour de l’Achoura.            
  • Au dernier souper de l’Aïd (Imensi 0unagzoum-Imaslakh), les filles et les tantes paternelles sont une nouvelle fois conviées. Ce repas marque dans la bonne humeur et l’allégresse générale la fin de la fête. Toutes les fautes des uns et des autres sont pardonnées et définitivement oubliées. (Amen!)

Le père et la mère se rendent ensuite chez leurs filles mariées en dehors du village. A chacune d’elles, ils porteront une épaule de mouton et des beignets et, à la fin de la visite, lorsque la fille viendra déposer un baiser affectueux sur le front de son père, celui-ci, tout en la serrant dans ses bras lui remettra discrètement dans la main un billet de banque tout neuf.

De la fête de l’Aïd, il ne subsiste désormais, que la peau du mouton que l’épouse a pris soin de saler et d’étaler sur une claie en roseaux, là bas, tout au fond de la cour. 

A l’année prochaine, Inchaa-Allah !

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Source: "Quelques Us et Coutumes de Kabylie, "Recueil non publié de Youcef AIT-MOHAND, Béjaia, Octobre 2011.