29/08/2025
Le Royaume de Koukou : l’histoire d’un village et d’un royaume oublié (1514 – 1730)
Le Royaume de Koukou, bien que souvent relégué aux marges de l’historiographie algérienne, constitua entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle une puissance politique et militaire de premier plan en Kabylie. Érigé par la dynastie des Ath El Kadi, ce royaume s’inscrivit dans une période charnière de l’histoire nord-africaine, marquée par la rivalité entre les Espagnols et les Ottomans pour le contrôle des rives méditerranéennes, ainsi que par la résistance des sociétés locales.
Le village de Koukou : un lieu chargé d’histoire
Perché à 940 mètres d’altitude, dans l’actuelle commune d’Aït Yahia (daïra d’Aïn El Hammam), le village de Koukou occupe une position stratégique au cœur du Djurdjura. Sa situation géographique, dominant les vallées environnantes et ouvrant vers les routes menant à Azazga et à la vallée du Sebaou, en fit un lieu propice à l’implantation d’un pouvoir politique.
Aujourd’hui encore, Koukou est porteur de mémoire : il conserve ses coutumes ancestrales, et attire à la fois visiteurs et descendants de la dynastie royale qui viennent honorer les sanctuaires liés aux Ath El Kadi.
La naissance du Royaume de Koukou
Le fondateur du royaume, Sidi Ahmed Ou El Kadi (v. 1514 – 1527), fut une figure emblématique de son temps. Descendant d’une lignée maraboutique prestigieuse – son ancêtre Abou El Abbas El Kadi était reconnu pour son érudition et sa piété – il sut conjuguer légitimité spirituelle et ambition politique.
Allié des frères Barberousse, et notamment d’Aroudj Barberousse, il participa à la lutte contre les Espagnols installés à Bougie et à Alger. Après la prise d’Alger en 1516, il occupa un rôle important dans les nouvelles structures de pouvoir. Mais dès 1518, après l’assassinat d’Aroudj et l’arrivée de Khayr ed-Din Barberousse, Sidi Ahmed choisit de se retirer dans sa Kabylie natale. Là, bénéficiant de son prestige militaire et religieux, il fédéra plusieurs tribus et fonda un royaume dont Koukou devint la capitale (Benseddik, 1980).
Ce royaume, qui porta le nom de son lignage – les Ath El Kadi – s’affirma comme un contre-pouvoir face à la régence d’Alger, dominée par les Ottomans.
L’apogée du royaume
L’apogée du Royaume de Koukou s’étend de la fondation (1514) jusqu’à la mort de Sidi Ahmed (1527). Son autorité couvrait une grande partie de la Kabylie, notamment la vallée de la Soummam et le flanc nord du Djurdjura, et son influence se projetait jusqu’aux abords d’Alger. Des chroniqueurs comme Diego de Haëdo (1612) signalent que les Kabyles de Koukou entretenaient une organisation militaire solide, capable de mobiliser plusieurs milliers d’hommes.
Grâce à des alliances tribales et au prestige religieux, les Ath El Kadi purent consolider leur domination pendant plus d’un siècle. Le royaume disposait d’un système de fortifications et de lieux saints, qui servaient à la fois de centres de légitimité et de cohésion sociale.
Le Royaume de Koukou dans le jeu géopolitique méditerranéen
Le XVIᵉ siècle fut une époque de bouleversements pour le Maghreb central. Les Espagnols, après la prise d’Oran (1509), de Bougie (1510) et d’Alger (1510), tentèrent d’imposer leur domination sur le littoral algérien. Face à eux, les frères Barberousse — Aroudj et Khayr ed-Din — établirent la régence d’Alger sous tutelle ottomane.
C’est dans ce contexte qu’émergea le Royaume de Koukou. Dès 1516, Sidi Ahmed Ou El Kadi s’allia avec Aroudj Barberousse pour chasser les Espagnols d’Alger. Toutefois, l’arrivée de Khayr ed-Din (Hayreddin) en 1518, et son rapprochement avec la Sublime Porte, marquèrent un tournant : le projet impérial ottoman entra en concurrence avec l’autorité locale de Koukou.
Koukou développa alors une politique d’équilibre :
- Avec les Espagnols : bien que hostiles, des contacts ponctuels semblent avoir existé, car la monarchie catholique cherchait à affaiblir Alger en soutenant les pouvoirs locaux kabyles (Julien, 1931).
- Avec la Régence d’Alger : une relation oscillant entre coopération et rivalité. Si Ahmed Ou El Kadi avait aidé Aroudj, ses successeurs se méfièrent de l’expansion ottomane. Les chroniqueurs rapportent même des affrontements entre Koukou et Alger, notamment au XVIIᵉ siècle, autour du contrôle de la Mitidja.
- Avec les royaumes kabyles voisins : Koukou entra en rivalité avec le Royaume des Aït Abbas (Sultans de la Kalâa des Beni Abbès), également puissant au XVIᵉ siècle. Ces deux monarchies kabyles, bien que partageant une origine maraboutique, se disputèrent l’hégémonie sur la Kabylie et sur les routes commerciales reliant l’intérieur aux côtes (Benseddik, 1980).
Ainsi, Koukou fut non seulement un royaume montagnard, mais aussi un acteur central dans la diplomatie méditerranéenne du XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, jouant tantôt le rôle d’allié, tantôt celui d’adversaire, face aux grandes puissances régionales.
Vie culturelle et organisation sociale du royaume
Au-delà de la dimension militaire et politique, le Royaume de Koukou incarne une expérience originale d’organisation sociale kabyle.
- Une légitimité maraboutique
- La dynastie des Ath El Kadi tirait sa légitimité de son ancêtre Abou El Abbas El Kadi, marabout respecté et fondateur d’une tradition spirituelle. Cela permit au royaume d’ancrer son autorité dans un double registre : religieux (baraka et sacralité des saints) et politique (force militaire). Les sanctuaires, tels que la Taqourabt Bou El Kadi, jouaient un rôle de cohésion et de légitimation.
- Organisation politique et militaire
- Le royaume reposait sur une coalition tribale : les Aït Yahia, les Aït Aïssi et d’autres tribus du Djurdjura se regroupèrent sous l’autorité royale.
- Le souverain s’entourait d’une garde composée de guerriers issus de familles fidèles, capables de mobiliser plusieurs milliers d’hommes en cas de conflit (Haëdo, 1612).
- L’armée kabyle utilisait une stratégie adaptée au relief : embuscades, guérilla, fortification des villages (aghrum).
- Économie et échanges
- L’économie reposait sur l’agriculture de montagne (céréales, oliviers, élevage) et sur l’artisanat (forges, tissage, poterie).
- Koukou tirait aussi profit de sa position stratégique sur les routes caravanières reliant la Mitidja aux hautes plaines et au Sahara.
- Le royaume percevait un tribut sur les tribus alliées, garantissant ainsi une certaine stabilité financière.
- Vie culturelle et coutumière
- Les tajmaât (assemblées villageoises) continuaient d’exister, même sous l’autorité royale, illustrant une articulation entre structures traditionnelles kabyles et pouvoir monarchique.
- Les chants épiques et les légendes orales contribuèrent à transmettre la mémoire des Ath El Kadi, transformant Koukou en un haut lieu symbolique de résistance.
Le déclin progressif
Cependant, comme nombre de dynasties maghrébines, le Royaume de Koukou fut miné par des dissensions internes. La rivalité entre deux branches de la famille princière provoqua une perte d’unité et un affaiblissement de l’autorité centrale. Dès le XVIIᵉ siècle, l’influence du royaume commença à reculer au profit de la Régence d’Alger, qui renforça son emprise sur la Kabylie par le biais de caïds locaux et d’alliances ponctuelles (Abadie, 1891).
Vers 1730-1750, le royaume avait pratiquement disparu en tant qu’entité politique autonome. Toutefois, la mémoire des Ath El Kadi continua à nourrir l’imaginaire collectif kabyle, en tant que symbole de résistance et de souveraineté locale face aux puissances étrangères.
Les traces d’un passé glorieux
Aujourd’hui, le patrimoine matériel et immatériel de Koukou témoigne encore de son histoire royale. Parmi ces vestiges, on distingue :
- le sanctuaire des Aït Yahia, appelé Taqourabt Bou El Kadi, lieu de pèlerinage associé à la mémoire dynastique,
- le sanctuaire d’Achallam, où les descendants des Ath El Kadi perpétuent chaque année des rituels de mémoire,
- ainsi que des toponymes comme le Djebel Koukou, qui rappellent l’étendue de son influence passée.
Conclusion : un royaume entre mémoire et histoire
Le Royaume de Koukou illustre la richesse et la complexité des expériences politiques kabyles. Entre confrontation avec les puissances méditerranéennes et enracinement dans les traditions locales, il incarne un modèle hybride : à la fois monarchique, maraboutique et tribal.
Sa disparition au XVIIIᵉ siècle ne signifie pas son effacement de la mémoire collective : à travers les sanctuaires, les récits oraux et les vestiges toponymiques, Koukou continue de représenter un jalon essentiel de l’histoire algérienne.
Réhabiliter ce royaume, c’est non seulement redonner voix à une dynastie oubliée, mais aussi rappeler la capacité des sociétés kabyles à construire leur propre souveraineté dans un espace méditerranéen dominé par les rivalités impériales.
Frise chronologique du Royaume de Koukou (1514 – 1750)
- 1514 : Fondation du Royaume de Koukou par Sidi Ahmed Ou El Kadi.
- 1516 : Alliance avec Aroudj Barberousse contre les Espagnols à Alger.
- 1518 : Mort d’Aroudj ; Ahmed Ou El Kadi se retire en Kabylie et consolide son royaume.
- 1527 : Mort d’Ahmed Ou El Kadi ; début des rivalités internes.
- XVIᵉ siècle (fin) : Apogée du royaume, contrôle de larges parties de la Kabylie.
- XVIIᵉ siècle : Conflits avec la Régence d’Alger et rivalité avec le Royaume des Aït Abbas.
- Vers 1730 : Déclin accéléré, fragmentation du pouvoir.
- 1750 : Disparition du royaume en tant qu’entité politique autonome.
Références indicatives
- Abadie, L. (1891). La Kabylie et les coutumes kabyles. Paris.
- Benseddik, N. (1980). Kabylie et pouvoirs au XVIᵉ siècle : le Royaume de Koukou. Alger.
- Haëdo, D. de (1612). Topographia e Historia General d'Argel. Valladolid.
- Julien, C.-A. (1931). Histoire de l’Afrique du Nord. Paris.
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