21/06/2026
Yemma Gouraya, la gardienne éternelle de Béjaïa
Bien avant de porter le nom de Gouraya, la montagne emblématique qui domine la baie de Béjaïa était connue sous le nom d'Amsioun. Cette appellation nous est rapportée par le célèbre géographe andalou Al-Idrissi au XIIᵉ siècle. Au service du roi normand Roger II de Sicile, il décrit ainsi la cité bougiote :
« Béjaïa, située près de la mer, sur des rochers escarpés, est abritée, au nord, par une montagne dite Amsioun, très élevée, d’un difficile accès et dont les flancs sont couverts de plantes utiles en médecine : bois de hadhadh, scolopendre, al-barbaris, grande centaurée, rezavend, castoun, absinthe… »
Cette montagne, réputée pour sa richesse naturelle et sa majesté, changera de nom à partir du XVIᵉ siècle pour devenir Gouraya, en hommage à celle qui allait s'imposer dans la mémoire collective comme la sainte protectrice de Béjaïa.
Une femme devenue légende
Yemma Gouraya aurait vécu durant la première moitié du XVᵉ siècle. Sa renommée spirituelle trouve ses racines dans une prestigieuse lignée de saints. Elle était la fille de Sidi Ayad, dont le mausolée existe toujours dans le village qui porte son nom, près de Sidi Aïch.
La tradition rapporte qu'elle avait trois sœurs également vénérées : Lalla Timezrit, dont le mausolée domine les environs d'El Matten, Lalla Mezghitane, protectrice de la région de Jijel, et Lalla Yemna, inhumée sur le pic de la Dent, non loin de Gouraya.
Dès son plus jeune âge, Gouraya reçut une solide éducation religieuse. La tradition populaire lui attribue des dons de prophétie et la capacité d'écarter les malheurs. Ces qualités contribuèrent à faire d'elle une figure respectée bien au-delà de son entourage.
La résistance face à l'occupation espagnole
En 1510, Béjaïa connaît l'un des épisodes les plus tragiques de son histoire avec sa prise par les Espagnols. Selon la mémoire populaire, Yemma Gouraya assiste à cette période douloureuse et devient un symbole de résistance morale pour les populations kabyles.
Après la libération de la ville, elle se retire au sommet de la montagne qui surplombe Béjaïa. Là, elle fait construire une khalwa — un lieu de retraite spirituelle — et se consacre à la méditation, à la prière et à la vie ascétique.
Peu à peu, les habitants de Béjaïa voient en elle une femme bénie, proche de Dieu, capable d'intercéder en leur faveur. Son nom est alors invoqué avec dévotion :
« A Yemma Gouraya, gellaɛ nnaya-m ! »
À sa mort, elle est inhumée dans une qubba (mausolée) qui devient rapidement un important lieu de pèlerinage pour les populations de Kabylie et d'ailleurs.
La gardienne de la ville des 99 saints
Depuis le XVIᵉ siècle, Yemma Gouraya est considérée comme la protectrice de Béjaïa. Son sanctuaire, situé au sommet de la montagne, attire des générations de visiteurs venus solliciter sa bénédiction.
Le mausolée fut cependant détruit par l'armée française en 1833. Pendant plusieurs décennies, l'accès au sommet demeura limité. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle que les autorités coloniales autorisèrent à nouveau les habitants à s'y rendre. Les pèlerinages purent alors reprendre et se perpétuent encore aujourd'hui.
Avec ses nombreux saints et sanctuaires, Béjaïa est souvent surnommée « la Petite Mecque ». La tradition populaire évoque même l'existence de quatre-vingt-dix-neuf saints veillant sur la cité.
La légende de Yemma Gouraya et de Sidi Abdelkader En-Nedjar
Parmi les récits les plus célèbres figure celui qui associe Yemma Gouraya à Sidi Abdelkader En-Nedjar, saint patron des marins, dont le mausolée se trouve aujourd'hui près du Fort de la Mer.
La légende raconte qu'un jour, Sidi Abdelkader pressentit l'arrivée de vagues gigantesques capables d'engloutir Béjaïa. Il sollicita alors l'aide des saints de la ville afin de repousser la catastrophe. Aucun ne parvint à maîtriser la menace.
Il fit alors appel à Yemma Gouraya. Celle-ci gravit la plus haute colline de Béjaïa pour protéger la terre, tandis que Sidi Abdelkader veillait sur la mer. Ensemble, ils sauvèrent la ville.
Depuis lors, dit-on, Béjaïa bénéficie de leur protection éternelle.
Gouraya face aux défis d'aujourd'hui
Les incendies qui frappent périodiquement les forêts du nord de l'Algérie n'épargnent pas le massif de Gouraya. Les collines autrefois couvertes d'une végétation luxuriante se transforment parfois en paysages assombris où ne subsistent que les silhouettes noircies des arbres.
Pourtant, la nature possède une remarquable capacité de résilience. Après le passage du feu, les écosystèmes se régénèrent progressivement. La végétation renaît, les espèces recolonisent les espaces détruits et, avec le temps, la forêt retrouve sa vitalité.
Cette renaissance constitue un puissant symbole d'espoir, à l'image de l'histoire même de Gouraya, qui a traversé les siècles, les invasions et les épreuves sans jamais disparaître de la mémoire collective.
Un héritage à préserver
La montagne de Gouraya n'est pas seulement un site naturel exceptionnel ; elle est aussi un haut lieu de mémoire, de spiritualité et d'identité culturelle. Elle relie les générations passées à celles de demain.
Nous sommes les héritiers de cet héritage, mais également ses gardiens. Préserver nos paysages, notre patrimoine et notre environnement constitue une responsabilité collective envers les générations futures.
Car protéger Gouraya, c'est aussi préserver une part essentielle de l'âme de Béjaïa.
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Source : https://babzman.com/bejaia-la-legende-de-yemma-gouraya/
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