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17/08/2023

El Hadj Mohamed El Mokrani : le soulèvement de 1871, une mémoire qui refuse de s’effacer

Mohamed El Mokrani, issu d’une grande famille de la Medjana, dans l’actuelle wilaya de Bordj Bou Arréridj, appartenait à une lignée qui exerçait depuis longtemps une autorité importante dans la région.

Le Bachagha qui rompit avec le pouvoir colonial

Sous la colonisation française, son père puis lui-même occupèrent des fonctions de bachagha, dignité administrative qui plaçait les grandes familles locales dans une position complexe : elles étaient intégrées à l’organisation coloniale tout en demeurant profondément liées à leurs communautés et à leurs territoires.

Au début de l’année 1871, cette relation déjà fragile se détériore fortement. La défaite française face à la Prusse, la chute du Second Empire et les bouleversements politiques qui suivent fragilisent l'autorité française. Dans le même temps, les populations algériennes subissent depuis des décennies les conséquences de la domination coloniale, notamment les restrictions politiques, les prélèvements et les politiques foncières qui favorisent la dépossession.

Dans ce contexte, El Mokrani choisit la rupture.

Le 16 mars 1871, il se soulève contre l’autorité française.

Ce qui commence comme un soulèvement dans la région de la Medjana va rapidement prendre une dimension beaucoup plus large.

Cheikh Aheddad et l’entrée en scène de la Kabylie

Un tournant majeur survient quelques semaines plus tard avec l’intervention de Cheikh Mohamed Ameziane Aheddad, figure spirituelle majeure de la confrérie Rahmaniyya en Kabylie.

Le 8 avril 1871, depuis Seddouk, Cheikh Aheddad appelle à la lutte contre la domination française.

Son autorité religieuse, son influence et les réseaux de la Rahmaniyya jouent alors un rôle considérable dans la mobilisation des populations. L'insurrection gagne rapidement une grande partie de la Kabylie et s'étend à d'autres régions.

Des centaines de villages et de nombreuses tribus prennent part au mouvement. Les estimations du nombre de tribus engagées varient selon les sources et les périodes considérées, mais l'ampleur géographique du soulèvement est exceptionnelle.

La révolte de 1871 devient ainsi l'un des plus importants soulèvements contre la domination française en Algérie au XIXᵉ siècle.

La mort d’El Mokrani et la poursuite de la résistance

El Mokrani ne verra pas la fin de l'insurrection.

Le 5 mai 1871, il est tué au combat près de l'oued Soufflat.

Après sa mort, son frère Boumezrag El Mokrani poursuit la lutte pendant plusieurs mois.

Mais face à une armée française mieux équipée et progressivement renforcée, l'insurrection finit par être vaincue.

La défaite militaire ouvre alors une période de répression particulièrement lourde.

Les autorités coloniales imposent notamment de vastes confiscations et séquestres de terres, ainsi que de lourdes amendes collectives aux populations considérées comme insurgées. Des chefs et des combattants sont condamnés ou déportés, notamment vers la Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la répression coloniale.

Cheikh Aheddad est arrêté et meurt en détention en 1873.

Boumezrag El Mokrani est condamné puis déporté avant de finir sa vie loin de sa terre natale.

1871 : bien plus qu’une révolte locale

L'insurrection de 1871 ne peut être réduite à un simple épisode militaire.

Elle révèle l'ampleur des tensions accumulées dans l'Algérie coloniale et montre la capacité de différentes communautés et régions à se mobiliser contre le pouvoir français.

La Kabylie y occupe une place centrale. La mobilisation autour de Cheikh Aheddad montre notamment l'importance des réseaux religieux et sociaux dans l'organisation du mouvement.

Le soulèvement de 1871 constitue également un épisode majeur de l'histoire de la dépossession foncière en Algérie. Après la défaite, les mesures prises contre les insurgés contribuent à bouleverser durablement l'accès aux terres et l'organisation économique et sociale de nombreuses communautés.

Une mémoire qui refuse de s’effacer

Près d'un siècle et demi plus tard, les noms de El Mokrani, Boumezrag et Cheikh Aheddad demeurent profondément inscrits dans la mémoire historique algérienne.

L'histoire de 1871 est celle d'une résistance, mais aussi celle d'une société confrontée à une domination coloniale qui transformait progressivement ses institutions, ses territoires et ses équilibres sociaux.

El Mokrani reste ainsi associé à un moment de rupture : celui où un homme placé au cœur même de l'administration coloniale choisit finalement de s'en éloigner et de rejoindre la contestation.

Son destin, celui de Cheikh Aheddad et celui de milliers d'hommes et de femmes engagés dans l'insurrection constituent une page majeure de l'histoire de l'Algérie au XIXᵉ siècle.

Parce que la conquête peut imposer le silence, mais qu'elle ne suffit jamais à effacer la mémoire.