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04/03/2026

Lehdjares ou Beni-Hedjrès : l'histoire oubliée des casseurs de pierres de l'Algérie

Pendant longtemps, les familles installées au bord de l'oued de "Thakhoukhth" attiraient notre regard. Elles vivaient dans une extrême modestie, dans des cabanes aux toits de tôle et aux sols en terre battue, souvent privées d'eau courante et d'électricité. Leur quotidien était rythmé par un travail pénible : extraire les pierres et le sable des lits des oueds pour gagner de quoi subvenir aux besoins les plus élémentaires de leurs familles.

Pour beaucoup, ces hommes et ces femmes n'étaient que des « casseurs de pierres ». Pourtant, derrière cette appellation se cache une histoire remarquable, intimement liée à l'une des plus grandes tragédies de l'histoire de l'Algérie : la grande famine de 1866-1868.

Qui étaient donc les Beni-Hedjrès, ou Ouled-Sidi-Hedjrès ?

Un peuple venu du Hodna

Les Ouled-Sidi-Hedjrès étaient une tribu arabe installée dans la région du Hodna, au sud-est d'Aumale (l'actuelle Sour El-Ghozlane), entre cette ville et M'Sila. Leur territoire appartenait déjà aux zones semi-arides des Hautes Plaines algériennes, où les conditions de vie étaient particulièrement difficiles.

Les terres cultivables y étaient rares et peu fertiles. Les ressources en eau étaient limitées et les habitants dépendaient largement des aléas climatiques pour assurer leur subsistance. Lors des années de sécheresse, les femmes et les enfants parcouraient parfois plusieurs kilomètres pour rapporter quelques outres d'eau destinées à la consommation familiale.

Cette précarité structurelle allait devenir dramatique au milieu du XIXe siècle.

La grande famine de 1866-1868 : une catastrophe nationale

Entre 1866 et 1868, l'Algérie connut une succession de catastrophes naturelles et humaines sans précédent. Après plusieurs années de sécheresse, le pays fut frappé par d'importantes invasions de criquets pèlerins qui détruisirent les récoltes céréalières dans de nombreuses régions. Les troupeaux furent décimés par le manque de pâturages et les réserves alimentaires s'épuisèrent rapidement. Des épidémies de choléra, de typhus et de variole vinrent ensuite aggraver la situation.

Les historiens estiment aujourd'hui que cette crise provoqua la mort de plusieurs centaines de milliers d'Algériens. Certaines estimations avancent que près d'un quart de la population indigène aurait disparu entre 1865 et 1871, faisant de cette famine l'une des plus grandes catastrophes démographiques de l'histoire contemporaine de l'Algérie. Dans certaines régions du Constantinois, les pertes humaines dépassèrent 40 % de la population.

Si les causes climatiques sont indéniables, de nombreux historiens soulignent également le rôle des transformations économiques et administratives introduites durant la période coloniale. La désorganisation progressive des systèmes traditionnels de solidarité, la disparition des réserves collectives de céréales dans certaines régions et l'intégration forcée de l'économie locale aux besoins du marché colonial ont considérablement réduit la capacité des populations rurales à faire face aux crises alimentaires.

L'exode des Ouled-Sidi-Hedjrès

C'est dans ce contexte dramatique que les Ouled-Sidi-Hedjrès furent contraints de quitter leur terre natale.

À partir de 1867, des familles entières prirent les routes à la recherche de travail et de nourriture. Hommes, femmes et enfants furent employés sur les chantiers de travaux publics mis en place pour venir en aide aux populations les plus touchées par la famine.

Ils apprirent alors un métier qui allait devenir leur marque de fabrique pendant plusieurs générations : le cassage des pierres destinées à l'empierrement des routes.

Ce qui n'était au départ qu'une activité de survie se transforma progressivement en un véritable savoir-faire collectif.

Les nomades des routes algériennes

Après la famine, les Ouled-Sidi-Hedjrès conservèrent cette activité saisonnière. Chaque année, ils quittaient le Hodna à l'automne pour parcourir l'Algérie au gré des chantiers routiers et ferroviaires.

Organisés en groupes composés de vingt à quarante familles, ils sillonnaient principalement les régions du centre et de l'est algérien. Certains poussaient même leur migration saisonnière jusqu'en Tunisie.

Leur organisation était remarquable. Les familles voyageaient avec leurs tentes, leurs animaux et leur matériel. Dès leur arrivée sur un chantier, chacun avait un rôle précis :

  • les enfants ramassaient et transportaient les pierres ;

  • les femmes participaient activement au cassage et au tri des matériaux ;

  • les hommes négociaient les contrats avec les entrepreneurs et réalisaient les travaux les plus pénibles.

Tous travaillaient avec une efficacité qui leur permit, à la fin du XIXe siècle, de devenir les principaux fournisseurs de pierres concassées pour les travaux routiers dans plusieurs régions du pays.

Un savoir-faire né de la misère

Les auteurs coloniaux de l'époque décrivent souvent les Oulad-Sidi-Hedjrès avec un regard empreint de préjugés sociaux et culturels. Il convient donc de lire ces témoignages avec le recul nécessaire.

Ce qu'il faut retenir aujourd'hui, c'est qu'une communauté entière a su transformer une tragédie collective en un métier et un savoir-faire transmis de génération en génération.

Les Beni-Hedjrès n'étaient pas simplement des « casseurs de pierres ». Ils furent avant tout des survivants de la grande famine du XIXe siècle, des travailleurs itinérants dont le labeur a contribué à la construction des routes de l'Algérie moderne.

Leur histoire rappelle que derrière les métiers les plus modestes se cachent parfois les pages les plus bouleversantes de notre mémoire collective.

Connaître l'histoire des Beni-Hedjrès, c'est rendre hommage à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants qui, contraints par la famine et l'exil, ont su faire de leur courage un héritage historique et humain.

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Source : Page Facebook-Ath Yenni Assa

19:25 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)