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24/05/2026

Le survêtement qui n’en était pas un : souvenir d’internat et leçon silencieuse d’un père

Entre 1971 et 1975, j’étais élève interne à l’école des Pères Blancs d’Ath-Yenni, (Benni-Yenni) en Kabylie. À cette époque, cet établissement jouissait d’une réputation qui dépassait largement les frontières de la wilaya. On y venait pour la qualité de l’enseignement, mais aussi pour la discipline rigoureuse et le sérieux qui imprégnaient chaque aspect de la vie scolaire.

Cette exigence s’étendait également à l’éducation physique et sportive (EPS). Les séances d’EPS avaient lieu chaque semaine, quelles que soient les conditions climatiques. Qu’il fasse froid, qu’il vente ou que la neige recouvre les hauteurs d’Ath-Larvâ, les élèves devaient participer aux exercices dans la tenue réglementaire : une simple cuissette et un tricot à manches courtes.

Pour nous, les internes, les hivers paraissaient parfois interminables.

Quelques camarades possédaient pourtant un privilège qui suscitait discrètement l’envie : un survêtement de sport. Lorsqu’il faisait froid, ils pouvaient courir, s’exercer et se protéger un peu mieux que les autres. À mes yeux d’adolescent, ce vêtement avait presque quelque chose de précieux.

Un jour, après une séance particulièrement glaciale, je pris une décision.

De retour en classe, j’écrivis une lettre à mon père pour lui demander de m’acheter un survêtement et de me l’envoyer à l’école.

Mon père était tailleur à Mendès, dans la wilaya de Relizane. C’était un homme du métier, habitué aux étoffes, aux patrons et au travail minutieux. J’étais persuadé qu’il comprendrait immédiatement ce dont j’avais besoin.

Les semaines passèrent.

Puis, environ deux mois plus tard, le directeur de l’école me convoqua dans son bureau. Un colis m’attendait.

Il était soigneusement ficelé.

En apprenant qu’il venait de mon père, je ressentis une immense joie. Immédiatement, je me dis :  :

- « Ça y est, mon survêtement est arrivé. »

Par discrétion - ou peut-être pour savourer seul cet instant - je pris soin de ne pas ouvrir le colis devant mes camarades.

Le soir, je retournai à l’internat avec ce trésor entre les mains.

Une fois seul, je défis précipitamment l’emballage.

Mais à l’intérieur, il n’y avait pas le survêtement tant attendu.

Je restai figé.

Le paquet contenait deux tabliers de travail, parfaitement cousus, de couleur bleu clair - ceux que portaient alors les ouvriers pour protéger leurs vêtements de la poussière et de l’usure.

Ma première réaction fut la surprise.

Puis vint la déception.

Très vite, je cachai les tabliers pour que personne ne les voie. Aucun élève de l’école ne portait ce genre de vêtement, et je redoutais les moqueries.

Pourtant, ce qui me revient aujourd’hui n’est pas cette déception.

Car même à cet âge-là - je n’avais qu’une douzaine d’années - quelque chose en moi avait déjà compris.

Je savais que mon père avait sincèrement voulu me faire plaisir.

En regardant ces tabliers, j’imaginais le temps qu’il avait consacré à leur confection : choisir le tissu, deviner les bonnes dimensions, couper avec soin, assembler les pièces, coudre patiemment, finir chaque détail. Je l’imaginais satisfait de son travail, heureux d’avoir répondu à la demande de son fils.

Dans son esprit, un « survêtement » était probablement un vêtement que l’on porte sur les vêtements. Il ne connaissait sans doute pas ces survêtements sportifs qui faisaient alors rêver les adolescents de ma génération.

Je ne lui ai jamais parlé de cette méprise.

Je n’ai jamais voulu lui dire que ce n’était pas ce que j’attendais.

Je ne voulais ni le blesser, ni lui enlever la joie qu’il avait certainement éprouvée en préparant ce colis de ses propres mains.

Avec le recul, je comprends que ce paquet contenait bien davantage que deux tabliers.

Il contenait le regard d’un père sur le monde, sa manière d’interpréter la demande de son enfant, son savoir-faire de tailleur, mais surtout son désir profond de le satisfaire.

Je n’ai jamais porté ces tabliers.

Mais je n’ai jamais oublié le geste.